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Histoire d’une implantation économique – Interview avec l’ancien fiscaliste en chef d’Amazon


Une merveilleuse amitié 


Entretien : Bernard Thomas


d’Lëtzebuerger Land : En 2000, vous avez rejoint Amazon comme chief tax officer, un poste que vous avez occupé jusqu’en 2011. Comment décririez-vous le monde « amazonien » ?


Robert D. Comfort : À mon arrivée à Seattle, Amazon comptait trois experts-fiscalistes. La firme avait déjà une certaine taille et il était clair qu’elle avait besoin de plus de puissance de feu. Lorsque j’ai pris ma retraite en 2011, le département fiscal employait presque cent personnes à travers le monde. Et, depuis, leur nombre a encore doublé. Nous avancions toujours très rapidement, essayant de suivre la croissance de la firme et d’éviter les faux pas. Amazon était un endroit hautement stimulant. Même si la création de la firme remonte à 1996, son CEO, Jeff Bezos, continue à y instiller une mentalité de start-up. Nous devions aborder chaque jour comme si c’était « Day One ». Psychologiquement, c’était cette notion constante que le jeu ne faisait que commencer, que ce soit dans la vente de nouveaux produits ou dans la fabrication de tablettes. Nous n’étions jamais sûrs si une idée deviendrait un hit ou un flop, mais nous la suivions jusqu’au bout, peu importe où elle nous amenait.


Peu de temps après votre arrivée à Seattle, Amazon se mit à la recherche d’un quartier général européen. Comment se déroulait ce processus de sélection ?


Nous devions nous assurer que le développement de nos activités européennes ne déclenche une compétition en interne pour les ressources et l’influence entre les différentes entités d’Amazon. Pour déterminer dans quel pays établir le management hub européen, Amazon a constitué une équipe composée de moi-même, de représentants des ressources humaines, de l’équipe juridique et du team technique. Nous avons examiné quasi tous les États membres occidentaux de l’Union européenne et avons envoyé des recommandations aux seniors vice presidents et au CEO d’Amazon. La décision finale était prise aux plus hauts échelons de la firme.


Pourquoi, finalement, le choix est-il tombé sur le Luxembourg ?


Le gouvernement luxembourgeois aime à se présenter comme business partner, et je pense que cette caractérisation est exacte : Il aide à résoudre des problèmes. En Europe, il existe toute une panoplie de règles sur le commerce de détail – dont certaines datant du XVIIe siècle – qui étaient très problématiques pour un vendeur Internet. La législation luxembourgeoise comportait les mêmes problèmes, mais le gouvernement les abordait de manière différente. Dès le début des discussions, les autorités nous ont dit : « Certaines de ces règles sont quelque peu archaïques et nous les changerons ». Le gouvernement nous a également promis de l’aide pour la relocalisation des employés, notamment pour l’expédition des visas et la scolarité des enfants. Ces éléments étaient cruciaux pour une entreprise avec une croissance aussi forte que la nôtre et ont fait du Luxembourg un endroit attractif pour Amazon. Nous avons donc rapporté aux seniors managers que le Luxembourg semblait être un bon endroit pour s’établir et se développer. Même si, à l’époque, je n’aurais jamais rêvé qu’Amazon allait un jour employer un millier de personnes au Grand-Duché.


C’est donc Amazon qui a pris contact avec le Luxembourg et non l’inverse ?


Avant même que ne débute la recherche pour un emplacement, nous recevions des coups d’appels non-sollicités d’un certain nombre de pays. Mais, si mes souvenirs sont bons, c’est bien nous qui avons contacté le Luxembourg et non l’inverse. Les agences de développement économique des autres pays étaient très motivées, mais il n’était pas du tout clair que tous les organes de gouvernement étaient sur la même ligne. Une fois recrutés, on aurait risqué de devoir se débrouiller tout seuls…


Qui étaient vos personnes de contact au sein de l’appareil d’État luxembourgeois ?


Notre équipe traitait surtout avec le directeur général du ministère des Finances Gaston Reinesch et avec Jean-Paul Zens, le directeur du service médias, audiovisuel et société de l’information. Nous avons aussi rencontré le Premier ministre une ou deux fois. Son message était : « Si vous rencontrez un problème que vous pensez ne pas pouvoir résoudre, revenez me voir. J’essayerai de vous aider ». Jeff Bezos n’a rencontré Jean-Claude Juncker que quelques années plus tard, après l’établissement du siège. C’était en fait une simple visite de courtoisie, mais on m’a dit que Jeff était surpris par le manque de formalisme et l’humour du Premier ministre.


Vous venez d’énumérer toute une série de raisons qui ont poussé Amazon à établir son siège européen au Grand-Duché. Mais vous avez omis celle qui semble pourtant la plus évidente : la fiscalité.


La fiscalité a joué un rôle significatif, mais n’était pas le facteur déterminant. Pour les produits physiques comme les livres ou les DVD, la TVA du pays du consommateur s’appliquait. Or, c’était de loin la source de revenu principale d’Amazon. La TVA luxembourgeoise ne s’appliquait que pour les ventes de produits électroniques comme les e-books ou les jeux et films en streaming. Au moment de localiser le QG d’Amazon Europe au Luxembourg, ce marché était négligeable, quasi inexistant. Seule la vente de services électroniques par intermédiaire avait quelque importance en termes de revenu. Mais ce créneau restait très peu développé au niveau global, surtout en Europe. Et nous savions dès le début que l’avantage de la TVA sera uniquement temporaire.


Vous faites une brève apparition dans The Everything Store de Brad Stone. Vous y êtes décrit comme le « vrai architecte » de « l’obscure structure fiscale » d’Amazon. Selon Stone, vous auriez passé plus d’une décennie « employing every trick in the book, and inventing many new ones » pour minimiser la charge fiscale d’Amazon. 


Brad Stone me présente comme une sorte de evil genius. En vérité, je ne suis ni génie ni méchant. L’établissement du siège au Luxembourg n’avait rien de sournois ou d’extraordinaire. Et, autant que je sache, aucun gouvernement n’a affirmé que notre structure fiscale luxembourgeoise était une imposture ou illégale. Nous faisons ce que font toutes les multinationales : minimiser notre charge fiscale dans la mesure légalement prévue. Les gouvernements ont le sentiment de ne pas percevoir leur juste part, mais les multinationales suivent simplement les règles existantes du système des traités bilatéraux. Le mécontentement des gouvernements est donc lié à un cadre légal conçu pour le XXe siècle et qui est peut-être démodé.


En 2011, vous avez été nommé consul honoraire du Luxembourg pour la région de Seattle. Quelle était la job description pour ce poste ?


Dans tout l’État de Washington n’habitent que quatre Luxembourgeois. Je suis donc très rarement sollicité pour effectuer des tâches consulaires comme aider pour les visas ou avancer une caution pour faire sortir quelqu’un de prison. Mon travail ici consiste à aider le gouvernement luxembourgeois à attirer du business. Lorsqu’on me le demande, j’accompagne les délégations lors de leurs visites régulières dans des entreprises. Ce n’est pas une fonction rémunérée, mais comme retraité, cela m’amuse d’aider à expliquer à d’autres firmes que le Luxembourg est une bonne business location.

« La fiscalité n’était 
pas le facteur déterminant »
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