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Tony Cragg au Mudam

Autour du rachis craggien…


Lucien Kayser


Tony Cragg au Mudam, depuis vendredi dernier jusqu’au tout début de septembre, voilà une exposition qu’on dira de tous les paradoxes. Pour n’en retenir que deux, par ailleurs très étroitement liés. Après Wim Delvoye, l’artiste belge bien plus sulfureux, Tony Cragg devrait faire faire encore un bon bond en avant au nombre des visiteurs du musée, en plus son exposition a tout pour plaire à ceux qui reprochaient à Enrico Lunghi de faire la part trop belle à l’art contemporain, de faire fi du bon goût ; il a fait venir Tony Cragg, mais lui n’a plus été là pour l’accueillir.


Cela va dans le même sens, mais disons de suite que cela ne parle pas contre Tony Cragg qui, c’est incontestable, est l’un des sculpteurs les plus inventifs aujourd’hui. Seulement, et c’est justement paradoxal aussi, son parcours est allé au long des quarante dernières années en quelque sorte en sens contraire. De l’art contemporain à l’art moderne, on s’en expliquera, et dans ce dernier, il a pris un air qu’il n’est pas exagéré de qualifier de tout classique. Pour ce qui est de la démarche, de la forme, et il en va de même des matériaux.


L’exposition du Mudam n’est pas une rétrospective. Elle réunit une bonne trentaine de sculptures, de toutes tailles, allant des fois jusqu’à quatre mètres et demi de hauteur ; les sculptures les plus anciennes remontent aux années 1990, comme le bel ensemble de pièces en plâtre, sur leurs supports et dans un (dés)ordre d’atelier, Forminifera, dans la collection du musée après son acquisition en 1996. Exactement la moitié, la deuxième moitié d’un parcours. Qui prend une autre allure, coupé de son point de départ.


Il faut donc revenir peut-être à tel moment, qui doit bien être originel, il a été tout aussi original : l’artiste en personne, la jambe gauche allongée, le dos courbé, s’appuyant à droite contre un mur. Depuis le sol, le long de sa jambe, plus loin le long de son dos, de la colonne vertébrale, sont posées des rondelles, une ligne est ainsi tracée, de petites pierres rondes peut-être. Nous sommes dans les années 1970, dira-t-on une performance, un acte artistique en tout cas momentané, éphémère, dont il ne reste jamais que le témoignage photographique. Absence de l’œuvre comme objet. Qui sera de retour, mais c’est le moment des matériaux pauvres, avec les amoncellements de pièces de bois, ou les figurations de morceaux de plastique. Et la revanche sera d’autant plus éclatante par la suite.


Restons-en à la colonne vertébrale. Elle est comme il se doit dans tant de sculptures de Tony Cragg ce qui fait tenir debout, autour de quoi peuvent s’engager dans un ahurissant tournoiement d’innombrables ellipses, s’élever dans un tourbillon, équilibre à tout moment mis à rude épreuve. Il est donc cet axe, ce rachis craggien, et à son opposé ce qui est formation, stratification, accumulation. La stabilité d’un côté, la dynamique de l’autre. Ou pour faire intervenir d’autres pôles de cet art, l’homme, où l’on revient à la figure première, face à la nature et ses proliférations. À quoi il faut ajouter ce qui appartient à l’artisanat, à la production industrielle, Tony Cragg a fait des études scientifiques et a travaillé, avant d’aller dans la voie artistique, dans la biochimie.


Il est de nombreuses façons de regarder les sculptures de Tony Cragg. S’attacher pour commencer aux matériaux qui dans l’exposition vont du polymère au bronze, du bois au verre, puis au travail de la surface, où par exemple des crochets, en grand nombre, viennent créer une aura, en même temps, ils sont comme des dards, des piquants. Aller après vers la force et l’énergie qui bouillonnent à l’intérieur, provoquent tels étirements, froissements, torsions. Passer aussi, à l’instar de l’artiste, d’une version à l’autre, variations suivant les matériaux, les dimensions. Autant d’accès à des œuvres qui s’imposent de suite au regard, avant qu’il ne se mette à creuser la relation.


Une chance de trouver dans l’exposition un nombre certain de dessins ; ils font entrer un peu dans le laboratoire de cet art. Le visiteur ressort de l’espace plus intime, retourne dans les deux grandes salles, redescend dans le hall d’entrée, parcourant une dernière fois l’univers de Tony Cragg, un peu à la façon d’un terrain où se trouvent réunies toutes sortes d’espèces (vivantes), d’animaux curieux ; et ce n’est pas exagéré de conclure que c’est là concurrencer l’évolution, allant des Early forms à Lost in thought. À arpenter un autre jour au parc de sculptures que l’artiste a créé à Wuppertal, au nom de Waldfrieden.

Tony Cragg, au Mudam Luxembourg, exposition ouverte jusqu’au 3 septembre 2017, du jeudi au lundi de 10 à 18 heures, le mercredi jusqu’à 
22 heures, fermée le mardi. Pas de catalogue. 
www.mudam.lu

…la sculpture dans tous ses états, matériaux, formats, formes et formations, couleurs…
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