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Daniel Wagner, What you see is what you get

Stranger things


josée hansen

Des câbles électriques de couleur. Des tuyaux à vif dans le creux d’un chantier. Deux bouts de papier bleu sur un banal fauteuil en cuir brun sur lequel tombe un rayon de soleil. Une main qui tient une cannette de bière qu’on vient d’ouvrir et dont s’écoule de la mousse. Des plantes vertes plantées dans un bac et visiblement posées là pour une fête. Un WC moderne accroché à un mur jaune. Une autre main qui tient un sandwich. Un vieux téléviseur posé par terre avec une imprimante tout aussi âgée dessus. Le coin d’un muret peint en bandes de couleurs ou une caméra de surveillance au-dessus de la pointe d’un porte-drapeau… Les photos de Daniel Wagener sont on ne peut plus banales, et pourtant, elles transpirent l’étrangeté et transfigurent la banalité de leurs objets. Pourquoi ? 


Depuis un an, Daniel Wagener est partout. Après avoir participé à Cercle 5, l’exposition anniversaire du Cercle-Cité l’année dernière, exposition pour laquelle celui qui vit et travaille comme photographe et graphiste à Bruxelles avait également réalisé le très beau catalogue imprimé par risographie, il se voit actuellement consacrer sa première exposition monographique chez Danielle Igniti (toujours autant découvreuse de talents), au centre d’art Nei Liicht à Dudelange. Son exposition s’appelle très justement What you see is what you get, promesse du premier logiciel éponyme développé à partir des années 1970, puis commercialisé par Apple dans les années 1980 pour conquérir le marché avec un affichage réaliste à l’écran de ce qu’on était en train de faire sur son ordinateur. Le titre, WYSIWYG, de Daniel Wagener nous dit donc à la fois qu’il n’entend pas embellir la réalité qu’il photographie, mais aussi qu’il est graphiste et qu’il traite donc les espaces du centre d’art comme les pages d’un livre. Pourquoi faudrait-il se réduire à un ou deux formats standards pour ses photos, présentées a fortiori sous verre ? Daniel Wagener propose des photos de tout format et de toutes techniques : accrochées à hauteur du regard, posées au sol, marouflées à même le mur, dans des light-boxes au sol ou au-dessus de nos têtes, voire à emporter chez soi. Ces affiches sont imprimées par risographie, ce qui leur donne un aspect imparfait, puisque les différentes couches de couleur ne sont pas parfaitement ajustées. Du vin rouge renversé sur un trottoir devient alors aussi fascinant qu’un trou béant dans une rue déserte. 


« La photo est un mensonge », affirme Daniel Wagener (dans le magazine Bold #44), mais que lui aime raconter des mensonges. En choisissant tel extrait de la réalité plutôt que tel autre, il donne forcément à voir sa vision du monde. Qui est celle d’un endroit solitaire, où on peut pourtant à tout moment être émerveillé par un rayon de lumière qui tombe de manière spectaculaire sur un non-lieu ou sur un endroit du quotidien qu’on ne regarde même plus. Daniel Wagener a un penchant pour les couleurs vives, qu’il aime en association, en contraste ou en séries – comme un air d’esthétique seventies (alors qu’il n’y était pas encore né). Et il retouche les images afin d’en enlever toute trace de textes. C’est probablement une des raisons pourquoi elles intriguent autant : ici, pas de marques des produits sur les cannettes de bière, pas d’affiches publicitaires dans l’espace public, pas de logo sur les murs. Si une image est un signifiant et un signifié, Daniel Wagener, en toute simplicité et avec quelques gestes seulement, manipule nos réflexes. Et oriente à nouveau le regard vers les petites choses de la vie.


Et ça fonctionne à merveille. Voir, le jour du vernissage, des gens tenir des en-cas sous la light-box avec exactement le même geste que la main sur la photo était une mise en abîme comme on en rêve. Le public, lui, était un peu perdu de se voir ainsi confronté à des images de tuyaux, de gouttières et de palmiers surexposés, se disant que cela ne pouvait pas être de l’art, puisque ce sont des choses si banales. Encore une fois, Daniel Wagener nous a eus : on ne regardera plus notre environnement de la même manière.

L’exposition What you see is what you get de Daniel Wagener au centre d’art Nei Liicht à Dudelange dure encore jusqu’à demain, samedi 18 février ; www.galeries-dudelange.lu. Son livre Mind matter, publié chez Booksten et pour lequel il a profité d’une bourse de soutien du CNA, y est en vente ; ISBN 978-2-9199434-0-1 ; www.booksten.org. Son pavillon Images éoliennes à la Cecil’s Box du Cercle-Cité a été inauguré hier, jeudi, et y sera visible rue du Curé jusqu’au 11 juin, 24 heures sur 24. Pour en savoir plus sur l’artiste ou le contacter : http://danielwagener.org. 
Il sera en outre le prochain artiste à intervenir dans les pages du Land, le 3 mars.

À Dudelange, Daniel Wagener met en page l’espace comme un 
livre et rend étrange notre quotidien. Brillant

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