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Les justes

Révolutionnaire poésie ?


josée hansen

La semaine dernière se jouaient en parallèle deux pièces de théâtre on ne peut plus différentes sur une thématique similaire : que vaut une vie humaine et y a-t-il une hiérarchie entre ces vies humaines ? Au Grand Théâtre se jouait la version berlinoise de Terror de Ferdinand von Schirach, où le public pouvait juger de la culpabilité d’un pilote de chasse qui, en abattant un avion de ligne avec 164 passagers, sauva les 70 000 spectateurs d’un stade sur lequel un terroriste voulait jeter l’engin qu’il venait de détourner (voir p. 17). Et au Centaure se jouait, à guichets fermés, Les justes de Camus, sous la direction de Marja-Leena Junker – qui a repris la pièce sur le métier vingt ans après qu’elle l’ait mise en scène une première fois. Le texte interroge la légitimité des attentats, même s’ils servent une cause que les « terroristes » estiment importante. Ou : est-ce qu’un homme est un homme, fut-il grand-duc ? Deux enfants méritent-ils de mourir pour en sauver des millions ? 


Le problème des Justes est, comme l’écrit l’ancien enseignant de lycée Stéphane Gilbart dans sa critique dans le Wort, que la pièce «  a été un excellent lieu d’apprentissage humaniste pour des générations de nos lycéens » et qu’elle le reste. Ici, chaque personnage a une fonction exemplaire : il y a le rêveur romantique et un rien niais, qui tombe dans le piège de l’idéalisme exacerbé, Kaliayev (Luc Schiltz), personnage central qui exécutera le grand-duc, symbole de tyrannie. Son amoureuse Dora (Brigitte Urhausen) représente le doute : elle croit que seule la révolution sanglante changera le monde, mais apprendra aussi qu’il « n’y a pas de bonheur dans la haine ». Et il y a Stepan, l’immarcescible Stepan (Hervé Sogne), qui a connu la torture au bagne et n’a plus de pitié pour l’ennemi dans ses calèches dorées. 


Lorsqu’il écrit sa pièce en 1949, au sortir d’une guerre meurtrière, Camus était plein d’admiration pour la révolution russe et prit un fait réel de 1905 comme base pour sa pièce philosophique. Aujourd’hui, après les attentats de Paris, Nice ou Bruxelles, « nous avons tant besoin d’un idéal, d’une parole profondément humaine, d’une parole d’un intellectuel engagé, d’une parole de vérité » écrit Marja-Leena Junker dans sa note d’intention. Mais elle n’actualise pas la pièce à l’ère contemporaine. Par les costumes et la musique, elle l’ancre dans les années de plomb et la lutte armée de la RAF en Allemagne. On pense alors à Naissance de la violence joué ici il y a six ans, sur le Brigate rosse. Un terrorisme de gauche vaut-il mieux qu’un terrorisme de droite ? Les justes n’est pas une mauvaise production théâtrale : l’ensemble est cohérent, avec une mention spéciale pour le couple Luc Schiltz / Brigitte Urhausen, qui peut se permettre plus de nuances de jeu, ainsi que Sophie Langevin, excellente en grande-duchesse complètement à l’ouest. Bien qu’ils soient un peu nombreux à huit sur la minuscule scène, encore limitée par le décor claustrophobe de Christian Klein, ils font de leur mieux pour dépoussiérer Camus. Mais la poussière l’emporte.

Les justes d’Albert Camus, mise en scène : Marja-Leena Junker, assistée d’Antoine Colla ; scénographie et costumes : Christian Klein ; lumières : Véronique Claudel ; musique : Francesco Mormino, avec Luc Schiltz, Brigitte Urhausen, Sophie Langevin, Mathieu Moro, Franck Sasonoff, Hervé Sogne, Jérôme Varanfrain et Francesco Mormino sera encore joué au Centaure les 18 et 
19 mars , en tournée au Kinneksbond à Mamer les 28 et 29 avril ; au Opderschmelz à Dudelange le 
10 mai et au Cube à Marnach le 20 mai ; 
www.theatrecentaure.lu/spectacle/les-justes

Malgré tous les efforts de l’équipe, Les justes au Centaure prouve que Camus a pris un sacré coup de vieux
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