http://www.land.lu/2017/03/17/traces-deurope%e2%80%a9/

Quetsch, Armand : Dystopian Circles

Traces d’Europe…


Lucien Kayser


C’est une chose que de feuilleter un livre de photographies, cela veut simplement dire qu’on les voit, qu’on les regarde les unes après les autres, quitte à revenir en arrière quand on en a envie ; de la sorte, pourtant, une linéarité s’impose, on peut évoquer un parcours, parler même d’un récit, d’une narration. C’est une tout autre chose que de retrouver les mêmes photographies, une bonne partie d’entre elles au moins, dans une exposition, où dans un même moment, dans une sorte de circularité, elles sont toutes dans notre regard. À nous de passer, à un rythme et un ordre dont nous décidons, des unes aux autres, elles sont et restent disponibles, tout le temps. Et c’est un panorama qui s’est installé, plus de narration proprement dite, Armand Quetsch d’ailleurs n’en veut pas, rejette la notion, malgré l’idée de voyage, de Bruxelles à Lampedusa, prévu au départ vers le point d’entrée en Europe des immigrés, des réfugiés.


Son livre, Dystopian circles/ fragments… all along, paru chez Peperoni Books, il en a été question ici-même, dans l’édition du 2 décembre 2016. Le regard, pour l’exposition dans les deux salles du Centre national de l’audiovisuel, à Dudelange, a donc changé, et pour reprendre le propos, le jugement d’Armand Quetsch, il s’agit alors de la réduction à l’image, dira-t-on de photographie pure, difficile avec pareil sujet. Toutefois, personne n’échappera maintenant à l’accent mis sur le médium, c’est clair dès l’entrée, avec l’entassement figuré de films dans leurs cartouches, et comme en contraste, gigantesque, le simulacre de bon vieil appareil dont les Italiens, dans tel endroit touristique, ont fait un point d’information. On peut y ajouter, plus moderne, plus contemporain, un poteau télégraphique, une antenne de réception (mais il faut avouer ne pas être trop connaisseur dans le domaine).


Pour le reste, où dans la confrontation le visiteur prend la relève de l’artiste, c’est passionnant ; on plonge dans l’histoire, on parcourt des pays, des villes, des campagnes. Pour l’histoire, c’est par exemple ce qui reste d’un temple, des colonnes d’ordre corinthien, ou plus près de nous, le musée de Sarajevo, à une époque où il n’était pas encore rouvert après les événements que l’on sait. Des habitations, de grands ensembles, des paysages, des animaux, il y a là ensuite autant de traces d’Europe, on conclura volontiers que la plupart des photographies en portent, indéniable, indélébile, la marque, l’empreinte.


L’exposition du CNA s’étend sur les deux salles appelées justement Display 01 & 02. La première nous fait même marcher sur les eaux, un léger frissement de vagues, bien différent de ce qu’affrontent ceux qui fuient la guerre ou la misère au risque de leur vie. Dans l’autre salle, dont un côté invite déjà de l’extérieur à coups de photographies affichées entre les parties vitrées au blanc de Meudon, à l’intérieur les mêmes images prennent une aura toute particulière, estompée, s’opposant à la netteté que l’exposition montre ailleurs. Et des livres de photographes, la plupart très connus, comme Walker Evans ou Robert Frank, permettent un approfondissement du sujet ; concernant l’aire en question chez Armand Quetsch, on s’attardera à Farewell to Bosnia, de Gilles Peress.


Bien sûr que Dystopian circles/ fragments… all along est disponible au CNA. Mais le visiteur jettera un autre coup d’œil dans Ephemera, livre d’Armand Quetsch paru précédemment chez Peperoni Books. Et bien longuement dans Nickla, le portrait d’un membre de la famille, il avait 89 ans, en 2008. L’Europe, pour y revenir pour finir, c’est la mémoire qu’on garde du passé, le refus de l’oubli ; et c’est avec de l’émotion qu’on tourne les dernières pages de Nickla, retour quand même à une sorte de récit, de narration : le vieil homme est assis dans un fauteuil, la main gauche appuyée sur sa canne ; au mur sont accrochés son béret et son écharpe, que de fois il les a mis pour ses promenades, dans les forêts des pages qui précèdent.

L’exposition d’Armand Quetsch, Dystopian circles/ fragments… all along, au Centre national de l’audiovisuel, 1b, rue du Centenaire, L-3475 Dudelange, dure encore jusqu’au 14 mai 2017 ; ouverte du mardi au dimanche, de 10 à 22 heures. Table ronde, Press and photography, en collaboration avec le Land, le 25 mars, à 11 heures, au Pomhouse/CNA ; rencontre avec quatre photographes sur leurs récentes éditions, le 26 avril. www.cna.lu.

Quand les photographies d’Armand Quetsch passent du livre aux salles d’exposition du CNA
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