| Révélation$
sur Clearstream
2 mars 2001
Hypothétique
Clearstream
s.a. accusée de blanchiment d'argent à l'échelle mondiale
marc gerges
Le
coup médiatique était parfaitement mis en scène. D'abord,
il y eut les rumeurs sur « la parution d'un livre révélateur
des us et coutumes nauséabondes de la place financière luxembourgeoise
» - suite à l'invitation transmise à la presse française
pour le pré-visionnage du documentaire « Les dissimulateurs,
révélations sur les circuits de l'argent invisible »,
qui devait être diffusé par Canal+ hier soir (Cleastream
a assigné Canal+ en référé pour en empêcher
la diffusion, l'affaire a été plaidée hier matin),
et la présentation d'un ouvrage ayant trait au même sujet.
Ensuite, Le Figaro révélait « son » scoop
lundi dernier. Au grand dam de quelques confrères journalistes,
présents au pré-visionnage, mais qui avaient respecté
l'« embargo » décrété par l'éditeur
jusqu'à mardi dernier, veille de la parution du livre Révélation$1.
En termes de marketing, la démarche était parfaite, quoi
que la plupart des médias ait commenté le livre de façon
assez critique.
Pendant
trois jours, l'information que la société de droit luxembourgeois
Clearstream s.a. est une des, sinon la plus grande lessiveuse d'argent
sale du monde était présente dans les médias, alors
que l'ouvrage supposé livrer les preuves de cette affirmation n'avait
pas encore paru. Denis Robert, journaliste d'investigation français,
et Ernest Backes, ancien cadre de la Cedel, le prédécesseur
de Clearstream, ont frappé fort, mais il reste un arrière-goût
plus qu'amer à l'histoire. Surtout que le blanchiment à travers
des systèmes de compensation de titres est très théorique
(voir l'article « L'anti-machine
à narco-dollars » pages 8-9).
Société
de compensation internationale, Clearstream est une sorte d'immense entrepôt
où les banques gardent leurs titres pour effectuer leurs transactions
de façon virtuelle afin d'éviter un effort supplémentaire
d'administration et de gestion. La société a vu le jour en
1970, en tant que société coopérative, sous le nom
de Cedel. Cedel était, à l'époque, la réponse
de onze banques européennes - cofondatrices de l'établissement
financier -, à la création, quelques années plus tôt,
d'Euroclear à Bruxelles. Cette dernière avait comme actionnaire
de référence le groupe financier américain J.P. Morgan
et, pour sauvegarder les « intérêts continentaux »
devant l'envahissement du géant américain dans le secteur
du clearing, plusieurs banques ont créé le contrepoids «
européen » à Euroclear. Depuis lors, les deux sociétés
sont en concurrence directe, s'agissant des deux seules sociétés
de compensation internationales en Europe, à côté d'une
trentaine de sociétés de compensation nationales, attachées
à la vingtaine de bourses respectives. La concurrence entre les
deux sociétés, Cedel étant devenu Clearstream en 1999,
suite à la fusion avec la Deutsche Börse Clearing, s'est sévèrement
accrue dernièrement.
L'unification
des marchés financiers européens et l'avènement de
l'euro ont accéléré le processus de consolidation
du secteur. L'enjeu est de taille. Selon les spécialistes du secteur,
il ne restera à terme qu'une seule société de compensation
internationale pour pouvoir relever la concurrence avec les États-Unis
où les services de clearing sont proposés à des taux
dix fois inférieurs à ceux pratiqués en Europe. En
d'autres termes, et même si une fusion est pour l'instant exclue
en raison de la guerre sans merci que les deux sociétés sont
en train de se livrer, Euroclear et Clearstream sont appelées à
s'unir. Or, cette hypothétique fusion implique aussi des intérêts
nationaux.
Lorsque
Clearstream a émergé de la fusion entre l'ancienne Cedel
et la Deutsche Börse Clearing, les deux partenaires annonçaient
fièrement que Sicovam, la société de clearing française
associée à la Bourse de Paris, allait devenir un partenaire
sous peu. Quelque temps après, Sicovam annonçait son intégration
dans Euroclear de laquelle l'actionnaire de référence, JP
Morgan, s'est retiré. Un mouvement stratégique de taille,
étant donné que la Bourse de Paris avait auparavant intégré
Euronext, la structure faîtière des bourses de Bruxelles,
d'Amsterdam et de Paris. Clearstream règne ainsi sur le marché
allemand, alors que Euroclear, sis à Bruxelles, contrôle les
marchés allemand, néerlandais et belge - London Clearing
House, domiciliée à la bourse de Londres, la seule société
de compensation « nationale » à encore faire le poids,
est énormément convoitée de part et d'autres. Dans
la presse spécialisée, les commentaires sont univoques :
une fusion n'aura lieu que si une des deux sociétés se retrouve
par terre et pourra être engloutie par son concurrent. Une analyse
qui est corroborée par le démenti offusqué de Clearstream
concernant les affirmations récentes de Rolf Breuer, président
du conseil de surveillance de la bourse de Francfort, dans le Handelsblatt
selon lesquelles Clearstream et Euroclear étaient en train de négocier
un rapprochement stratégique. Les relations entre les deux sociétés
sont pour l'instant plus qu'envenimées et se limitent à des
contacts exclusivement commerciaux liés au traitement des transactions
de titres. De surcroît, les propos de Breuer reflètent une
situation envenimée au sein de Clearstream, où la Deutsche
Börse Clearing, actionnaire à cinquante pour cent de la société
luxembourgeoise, revendique un surplus de pouvoir décisionnel et
se heurte aux actionnaires de Cedel qui détiennent les cinquante
pour cent restants, par le biais de 92 banques et maisons de courtage.
La réunion du conseil d'administration de Clearstream à Londres,
vendredi dernier, aurait été houleuse à ce sujet.
Le président du directoire de la Deutsche Börse AG a d'ailleurs
demandé à André Lussi, président de Clearstream,
de prendre position face aux accusations du livre lors d'une réunion
extraordinaire du Conseil d'administration, ce que l'intéressé
aurait refusé. La position de Clearstream est ainsi fragilisée,
et ce d'autant plus que la publication « erronée » du
volume des titres en dépôt2
était à l'origine de sérieux re-mous dans le monde
de la finance.
Pour
les intérêts français, le livre « révélateur
» des méfaits de Clearstream semble ainsi tomber à
pic. Le fait que ce soit Le Figaro, proche de la droite conservatrice
et des milieux d'affaires français, qui ait participé au
coup médiatique du livre mettant en cause Clearstream alimente une
thèse soutenue dans les milieux financier et diplomatique luxembourgeois
selon laquelle il s'agit d'une attaque savamment orchestrée contre
Clearstream et la place financière en général. Que
la mission parlementaire française sur le blanchiment des capitaux
en Europe reprenne la balle au rebond - cette mission a immédiatement
annoncé des investigations - devient logique dans la constellation
d'une opération menée pour favoriser l'absorption de Clearstream
par Euroclear et donc les intérêts politico-économiques
français. Les propos d'un ancien cadre de Cedel qui est par la suite
devenu administrateur d'Euroclear par son nouveau poste de PDG de BNP Paribas
Securities Services peuvent étayer les soupçons d'un coup
monté. Dans l'ouvrage, Jacques-Philippe Marson s'évertue
longuement, et à plusieurs reprises, sur les possibilités
de fraude auprès de Clearstream, tout en minimisant cette possibilité
auprès d'Euroclear.
Le
livre accusateur consiste en une suite d'énumérations d'anciennes
affaires ayant trait au Luxembourg. Il y a des affaires connues, avec des
implications luxembourgeoises connues - affaires BCCI (page 117 ss), Banco
Ambrosiano (page 79 ss) -, des nouvelles - le règlement via la Cedel
d'une partie de la rançon pour libérer les otages américains
détenus par l'Iran après l'arrivée au pouvoir de Khomeini
(page 45 ss), une histoire tout à fait crédible - où
la Cedel apparaît a priori hors de cause, et des suppositions concernant
des affaires actuelles, à l'exemple de blanchiment d'argent provenant
de circuits mafieux russes ou de cartels de la drogue sud-américains.
Le livre se perd longuement sur des cas théoriques, sans jamais
apporter de preuve concrète quant à la réalité
d'activités illégales. La mention d'un compte attribué
aux services secrets français3
s'est ainsi déjà révélée comme une fausse
information. Quant à l'usage de « comptes non publiés
», les auteurs mentionnent eux-mêmes que ceux-ci ne sont pas
illégaux en règle générale, mais « pourraient
» l'être. Reste le reproche d'une double comptabilité
à l'intérieur de Cedel, en relation avec les comptes non
publiés, reproche qui lui aussi reste à être prouvé,
ne se basant que sur des témoignages de personnel licencié
par Cedel.
S'agissant
des « comptes non publiés » appartenant à des
sociétés commerciales4,
contraires au règlement interne de Clearstream et à la législation
luxembourgeoise, les autorités grand-ducales se sont satisfaites
de la déclaration par Clearstream qu'il s'agit de comptes ouverts
à l'usage des entités financières, et donc considérées
comme des instituts financiers, des sociétés apparaissant
nominativement. Que ces comptes « non-publiés », dans
cette constellation, n'ont rien d'illégal, quoi que des interrogations
d'ordre éthique restent permises, est reconnu par les auteurs eux-mêmes
: « Nous n'affirmons pas ici que tous les comptes non publiés
engendrent une comptabilité occulte. Leur nombre est tel que cela
serait impossible et absurde » (p. 235). La double comptabilité,
devenant de la sorte la pierre d'achoppement du livre, est ensuité
évoquée, sans toutefois livrer de preuves formelles.
Clearstream
n'est cependant pas seulement fragilisé par les « révélations
» du livre cosigné par Robert et Backes, des révélations
qui risquent de s'effondrer pour leur plupart comme des soufflés,
faute de preuves tangibles et d'explications rationnelles. C'est plutôt
la gestion des ressources humaines et le climat à l'intérieur
de Clearstream qui deviennent la révélation du livre, à
défaut de blanchiment.
Que
Clearstream connaisse une valse de cadres est de notoriété
publique. Le Temps, quotidien de Genève, note ainsi que (édition
du 28 février) « la gestion très agressive du Suisse
[André Lussi, qui a intégré Cedel en 1988, ndlr.]
ne fait pas que des heureux. Les cadres supérieurs se succèdent
à un rythme effréné au sommet de son entreprise. Récemment,
Jürgen Marziniak, le numéro deux venu de la Deutsche Bank,
a quitté son poste après quelques mois. » Les salaires
mirobolants couplés à des conditions exécrables ont
fait la réputation de Cedel, puis Clearstream sur la place financière
luxembourgeoise. Les bras de fer avec les syndicats sont légion,
de même que l'usage de systèmes d'espionnage pour se procurer
des avantages et présenter une image « propre sur soi »,
élémentaires dans le combat des chefs livré au concurrent
Euroclear. Ainsi, Révélation$ mentionne la carrière
de David Cowan, actuel directeur de la communication de Clearstream. Journaliste
free-lance pour la presse financière anglophone auparavant, ce dernier
se faisait payer pour espionner ses confrères et rapporter à
André Lussi les informations négatives - par exemple au sujet
de la démission de cadres américains à cause de différends
sur la tenue de la comptabilité5
- circulant au sujet de la Cedel. Suite aux dénonciations de David
Cowan, un cadre de Cedel aurait même été licencié
« pour avoir parlé » à un journaliste... De même,
les imputations que Lussi est un homme puissant sur la place financière
luxembourgeoise, ayant ses entrées et bons contacts en politique,
pouvant faire et défaire des carrières, ne semblent pas dénuées
de tout fondement.
Mais
malgré quelques passages crédibles et révélateurs,
l'ouvrage pèche trop dans son ton général pour être
pris au sérieux. Le fait que le personnage luxembourgeois qui a
joué aux entremetteurs entre Robert et Backes soit identique à
celui qui a essayé de soustraire de l'argent à Clearstream,
en faisant du chantage avec les « informations confidentielles d'un
livre dont [il peut] influencer la parution », jette l'opprobre sur
Révélation$.
En fin de compte, la thèse d'une machination des auteurs, voire
leur instrumentalisation sur fond de concurrence entre Clearstream et Euroclear,
devient plus crédible que les accusations quant à une lessiveuse
géante sur le place financière luxembourgeoise. Bien que
celle-ci cache à coup sûr des secrets autrement bien gardés.
Clearstream
a annoncé des poursuites judiciaires contre les auteurs de Révélation$,
Denis Robert et Ernest Backes, contre l'éditeur, contre Le Figaro
et son journaliste Éric Decouty, contre le Républicain
Lorrain qui a été - à l'opposé de Libération
ou du Monde - le seul quotidien français à reprendre
les informations du livre respectivement du Figaro tel-les quelles,
ainsi que Canal+ qui a diffusé le documentaire accompagnant
la parution de Révélation$ hier soir. Ces poursuites
devraient être engagées par Clearstream aux États-Unis.
De même, Clearstream compte porter plainte pour vol et recel concernant
les microfiches de la tenue de comptes de Clearstream détenues par
les auteurs du livre.
1Révélation$,
par Denis Robert et Ernest Backes, Éditions
Les Arènes, Paris, 2001, 138 FF.
2D'octobre
2000 à janvier 2001, Clearstream avait surestimé ses avoirs
en titres de 1,7 trillions d'euros. Suite à un article du Wall
Street Journal, la société de compensation a avoué
la surestimation et imputé la faute à un client, déclarant
que cette erreur de comptabilité interne n'avait aucune influence
sur le cours des titres en dépôt : « Clearstream réfute
tout ce qui pourrait à donner à -croire qu'à quelque
moment que ce soit, l'erreur du client ait rendu possible l'utilisation
abusive de titres aux fins de garantie (...). L'incidence des écarts
constatés est d'ordre strictement statistique et non financier.
»
3Dans
le livre, est mentionné un compte au nom de la DGSE. Il a été
faussement attribué, dans plusieurs chapitres, aux services secrets
français. Il s'agit en fait d'un compte de la Banque de France,
ouvert sous l'intitulé « Division générale des
services étrangers » en charge de gérer des réserves
et des devises et, avant l'introduction de la monnaie unique, « de
soutenir, de façon discrète, le franc français en
temps de turbulences » selon les affirmations de la Banque de France.
Le Monde avait révélé cette erreur et titrait,
le lendemain (28 janvier 2001) : « L'éditeur du livre ‘Révélation$'
admet une erreur grossière ». L'éditeur est cité
avec les propos suivants. »(...) une erreur sur 500 pages ne peut
par remettre ne cause l'ensemble du travail sérieux et difficile
qui a été faite (...) »
4Parmi
ces comptes, la société Accor Wagons Lits a réagi
dans La Tribune (27 février 2001), mentionnant qu'il s'agit
d'un compte ouvert pour compte de la société Wagofi, une
entité finan-cière et filiale à cent pour cent du
groupe Accor, tout en affirmant que ce compte est, contrairement aux insinuations
du livre, public.
5Selon
un rapport en possession du Land, envoyé par fax le 4 octobre
1995 par David Cowan, depuis la Bourse de Montréal, à Roger
Martin (cadre Cedel) avec copie à André Lussi, des comptables
américains auraient quitté la société parce
qu'ils ne voulaient pas cautionner un maquillage comptable des résultats
dans le but de faire apparaître un résultat plus favorable.
Le fax fait aussi état des commentaires au sein de la presse concernant
Cedel, mentionnant entre autres que des anciens cadres de Cedel seraient
susceptibles de « parler à la presse ». |

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