| Révélation$
sur Clearstream
2 mars 2001
L'anti-machine
à narco-dollars
Techniquement,
l'usine à gaz des capitaux douteux décrite dans « Révélation$
» résiste mal à l'analyse
Véronique
Poujol
La
machine à recycler l'argent sale des banques de la planète,
décrite par les deux auteurs du livre Révélation$,
Denis Robert et Ernest Backes, résiste difficilement à un
examen un peu objectif du fonctionnement d'une chambre de compensation
internationale comme Clearstream. Une société de ce genre
ne gère pas de cash mais uniquement des titres et ne traite, en
principe, qu'avec des établissements bancaires et financiers qui
sont déjà soumis, du moins pour la plupart, à des
obligations de vérification de la provenance de leurs fonds.
Les
possibilités théoriques d'utiliser une plate-forme de compensation
de valeurs mobilières (obligations, actions, fonds d'investissement
et autres instruments financiers) pour blanchir des capitaux, qu'ils proviennent
du trafic de la drogue, de la corruption ou de l'escroquerie fiscale, sont
assez restreintes. Néanmoins, le risque zéro n'existe pas
et la situation extrêmement concurrentielle des sociétés
de clearing en Europe les pousse certainement à prendre des risques
avec des clients qui ne sont pas toujours de premier ordre.
«
On peut évidemment concevoir des opérations de blanchiment
via des titres » convient Carlos Zeyen, responsable de la cellule
anti-blanchiment du Parquet de Luxembourg. Mais, dans ce cas de figure,
les transactions douteuses n'interviennent pas au niveau de Clearstream,
mais à celui de la banque cliente. La firme de clearing a mis en
place, comme la loi sur le secteur financier l'y oblige, des procédures
strictes pour identifier ses clients et on a du mal à croire qu'elle
se serait rendue complice, à très grande échelle,
des manoeuvres frauduleuses des banques, courtiers et organisations internationales,
en institutionnalisant une double comptabilité occulte, indique-t-on
de source judiciaire.
Le
Parquet qui a eu des entretiens, cette semaine, avec les dirigeants de
la chambre de compensation, ne nourrit d'ailleurs pas le moindre doute
sur le caractère « irréprochable »
de
ses activités.
«
Théoriquement, il est possible de recycler de l'argent sale via
une plate-forme de compensation » affirme pour sa part un consultant
spécialisé dans la lutte contre la fraude. « Techniquement,
l'histoire des comptes secrets me fait rigoler » souligne-t-il aussi.
Clearstream
a d'ailleurs minutieusement étudié, il y a quelques années,
tous les scénarii possibles de détournement de son système
par des criminels en col blanc. Plusieurs cas de figure ont été
retenus, très éloignés, de toute évidence,
du schéma des comptes secrets mis à jour par Robert et Backes.
L'analyse
théorique a en outre montré que des opérations de
blanchiment ne pouvaient intervenir qu'à un seul stade, celui de
l'empilage ; les entreprises de compensation ne recevant jamais de cash
de leurs clients.
«
Il est possible que des criminels utilisent le réseau de sous-dépositaires
de chambre de compensation dans différents pays » explique
notre consultant. « Certaines banques, poursuit-il, peuvent livrer
physiquement à ces sous-dépositaires, qui sont souvent eux-mêmes
des banques, des titres représentant un équivalent en cash
». Ces opérateurs sont normalement tenus de vérifier
la provenance des fonds, mais personne n'est à l'abris d'un défaut
de vigilance, ajoute cette source.
Seconde
hypothèse d'école, la réalisation par des clients
d'opérations sur titres en sous-évaluant (ou en sur-évaluant,
le cas est plus rare) la valeur des actifs en dépôt. Les criminels
sont parfois prêts, en effet, à subir des lourdes pertes pour
recycler leurs fonds.
Le
Groupe d'action financière pour la lutte anti-blanchiment (Gafi)
a relevé, dans son rapport 1999 sur la typologie du blanchiment,
des cas de blanchiment sur les marchés des instruments dérivés
et souligné la vulnérabilité du marché des
« futures ». Mais là encore, on est loin de la
théorie mise en scène par les auteurs de Révélation$.
En
Europe, les différents systèmes de compensation ont longtemps
échappé à toute surveillance et contrôle rigoureux
par les pouvoirs publics. Une réglementation communautaire n'a mis
de l'ordre au système que récemment avec l'entrée
en vigueur de la directive 98/26/CE. Ce texte a été transposé
par le Luxembourg le 12 janvier dernier avec deux ans de retard sur le
calendrier prévu. Les Quinze ont mis beaucoup de temps à
réglementer des activités considérées comme
réservées à des organismes institutionnels et qui,
de ce fait, n'avaient pas besoin d'une surveillance aussi stricte que celle
des banques qui touchent, elles, les petits épargnants.
«
Sans y avoir été obligé, Clearstream a choisi, il
y a des années, d'être contrôlé par une autorité
en optant pour le statut bancaire et de se conformer ainsi aux obligations
qui en découlent » explique Jean-Nicolas Schaus, directeur
de la Commission de surveillance du secteur financier (CSSF). Euroclear,
l'organisme concurrent basé à Bruxelles, n'est devenue une
banque, tombant sous le contrôle de la Commission bancaire et financière
belge, qu'au début de cette année.
Reste
à savoir si les autorités luxembourgeoises n'y ont pas mis
un peu du leur pour pousser un organisme comme Cedel à se placer
sous le contrôle de la Commission de surveillance. Une question,
sans doute, de réputation de la place financière.
Qui
surveille un organisme comme Clearstream ? Les choses sont loin d'être
clarifiées entre la Commission de surveillance du secteur financier
d'une part et la Banque centrale du Luxembourg de l'autre comme l'a montré
le communiqué de la BCL lundi en réaction aux allégations
contre Clearstream publiées dans le quotidien Le Figaro. Le contenu
du texte pouvait faire croire en effet que le contrôle prudentiel
de la chambre de compensation était entièrement entre ses
mains, ce qui n'est pas le cas. L'initiative a d'ailleurs été
moyennement appréciée par la Commission de surveillance qui
chômait le jour de carnaval.
La
direction de la CSSF a eu mardi un entretien avec les dirigeants de la
société et leurs explications ont pleinement convaincu les
autorités : « les accusations ne sont pas sérieuses
» a commenté M. Schaus, ajoutant qu'elles ne nécessitaient
pas de « faire de grandes manoeuvres ».
La
surveillance de Clearstream est partagée entre la BCL et la CSSF,
mais le champ d'intervention de l'une et de l'autre n'est pas clairement
défini par la loi du 12 janvier 2001 sur la surveillance des systèmes
de paiement et de règlement des opérations sur titres au
Luxembourg. L'adoption de cette loi, que le gouvernement a dû amender
à plusieurs reprises, a d'ailleurs fait apparaître de sérieuses
rivalités entre les deux institutions. La banque centrale devait
d'ailleurs publier cette semaine une circulaire de cinq pages (circulaire
2001/163) définissant son rôle dans le contrôle prudentiel
d'organismes comme Clearstream, mais aussi la Bourse de Luxembourg et les
systèmes de paiement et de règlement LIPS Gross et LIPS Net.
Ce document, que d'Land a pu se procurer, commente et interprète
certaines dispositions de la loi du 12 janvier 2001 qui a créé
au Luxembourg, une nouvelle profession dans la famille des professionnels
du secteur financier, celle d'opérateur de système de paiement
ou de systèmes de règlement des opérations sur titres.
La CSSF, qui contrôlait de toutes façons depuis plusieurs
années Cedel devenue depuis sa fusion avec la Deutsche Börse,
Clearstream, est l'autorité de contrôle compétente
de la maison de clearing. Mais la BCL dispose aussi d'un droit de regard
sur l'établissement du boulevard grande-duchesse Charlotte puisqu'elle
participe au système de compensation et de règlement
des opérations sur titres opérées par Clearstream
Banking s.a., qu'elle l'utilise dans le cadre de la gestion des réserves
et aussi comme dépositaire central pour son propre compte et celui
d'autres banques centrales du Système européen de banques
centrales (SEBC). Aussi, selon la circulaire, l'opérateur est-il
tenu de transmettre à la banque centrale « toutes informations
utiles, notamment les documents statutaires et autres documents officiels,
les statistiques (...) et d'autres informations financières et sociétaires
dont celles relatives à l'actionnariat. » De son côté,
la CSSF prévoit de publier dans les prochains jours une circulaire
clarifiant la répartition des rôles avec la BCL.
Le
statut un peu particulier de Clearstream et le fait que l'établissement
ne traite qu'avec des clients institutionnels, bancaires ou financiers
pour l'essentiel, déjà tenus à des obligations de
vigilance, ont-ils contribuer à faire relâcher la pression
des autorités à son égard ?
« Non au contraire » affirme M. Schaus qui admet aussi que
les risques pour une chambre de compensation d'être confrontée
à des opérations de blanchiment sont bien moindres que ceux
des banques par exemple.
Reste
à savoir si la CSSF a les moyens de contrôler un tel organisme
qui dispose d'un réseau de bureaux et de filiales dans le monde
entier. Jean-Nicolas Schaus se montre très affirmatif : «
Clearstream est un établissement très spécial en raison
de son importance internationale sur les marchés » et «
nécessite, de ce fait, une surveillance spécifique ».
Sans être pour autant affectés exclusivement au contrôle
de cette société, des agents de la CSSF ont été
spécialement affectés au dossier de la chambre de compensation.
Les obligations de reporting des comptes et le contrôle d'auditeurs
externes laissent donc un peu de place à l'improvisation. La thèse
d'une double comptabilité avec plus de 8 000 comptes secrets échafaudée
par les auteurs de Révélation$ tient donc difficilement
la route. La CSSF a d'ailleurs sérieusement musclé la crédibilité
des contrôles dans une circulaire qui oblige, en substance, les auditeurs
de banques ou de PSF de porter à la connaissance des autorités
toute faille décelée dans la comptabilité des entreprises
financières.
Il
n'empêche que les erreurs répétées de valorisation
d'actifs pour un montant de 1 700 milliards d'euros laissent un peu dubitatifs
sur la qualité des contrôles opérés tant par
la firme en interne que par son auditeur externe, voire l'autorité
de contrôle elle-même.
En
octobre dernier, la filiale de Francfort de Clearstream a en effet été
victime d'une importante erreur comptable de près de 1 000 milliards
d'euros intervenue dans les dépôts. Une seconde tuile dans
la comptabilité (près de 650 milliards d'euros) est intervenue
en janvier.
Alors
que penser d'une affaire qui intervient dans le contexte d'une concurrence
extrêmement rude entre les deux grandes maisons européennes
de clearing ? Faut-il y subodorer un « coup monté »
pour discréditer la firme germano-luxembourgeoise qui est parvenue
à une étape capitale de son développement (voir aussi
l'article « Hypothétique
» pages 6-7) ? Le coup qui lui a été porté cette
semaine fera sans doute marquer des points à sa grande rivale bruxelloise. |

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