| Luxemburgensia
21 novembre
2003
Le sens du monde
Chez Tilemachos
Chytiris, c'est la négation qui donne sens. Il vient de publier
La fin du discours chez Phi
Jalel El Gharbi
La
poésie de Tilemachos Chytiris se signale d'abord par une ouverture
sur le paysage comme cette immersion dans l'étendue maritime sur
laquelle s'ouvre le recueil. Il s'agit d'une incursion de la poésie
du monde dans le texte. Cette incursion finit par submerger le texte et
le poète: "Après-midi / Transformé en mer / Vague
sur la plage blanche / Inquiète / Lumière menacée
/ Poème / Sans poète."
La
poésie de Tilemachos Chytiris met en oeuvre le péril, joue
avec l'absence et préfigure l'inéluctable naufrage dans cette
jonction entre tout et rien, entre la chose vivant de sa négation
et la négation se muant en mode d'être. Où est le "tout"
? ? dans "rien" dit l'amour: "L'amour a tout / Quand il n'a rien". L'amour
se nourrit de manque. Aspirant à la proximité, il se complaît
dans la distance qui l'éperonne et l'exacerbe. Cette distance est
à étendre à l'être même. Nous sommes loin
de nous-mêmes. C'est le principe d'identité qui s'en trouve
ébranlé: "La mer n'est pas eau / Mais immensité /
Et toi tu n'es pas toi / Mais ton passage". Ou ailleurs: "tu vis comme
la mère aveugle / qui enfante". Nous vivons un divorce ontologique
car il y a cette diffraction de l'être, cette béance, cette
fêlure faisant que la seule issue possible est le refuge dans le
poétique: "En moi il y a / un cygne / et un beau lac bleu. / Le
cygne / me permet de vivre / au-dessus de la fange au fond / du beau /
du bleu / du lac."
Ce
sont des instants de fulgurance qui procurent de telles visions rassurantes.
Mais le propre de la fulgurance est d'être éphémère.
Toute illumination est passagère, signe de finitude. C'est la présence
de ce qui est là et qui ne devrait pas l'être, cela qui est
source d'inquiétante étrangeté: "La lune s'est cachée
/ Et pourtant elle est là / La poésie brille / Solitaire".
Comment faire de l'être avec de l'éphémère ?
Pourtant, c'est la négation qui donne sens. Le sens du monde, nous
le répétons après Jean-Luc Nancy, est dans l'absence
de sens: "Si je n'avais pas la mort / quel sens aurais-je?". Cette conscience
tragique n'est pas vécue sous le mode tragique car le poète
adhère tant et si bien au monde qu'il s'en trouve prémuni:
"J'épuiserai la peur / Qui rassure l'obscurité abyssale /
De ma belle mer / Et attaché bien fort / J'entendrai les maladies
d'une ivresse posthume / La vue maintenant m'offre / La surprise / Jusqu'à
la non fin". Ainsi demeure la navigation ulysséenne et demeure la
navigation dans le poème.
Tilemachos
Chytiris: La fin du discours. Sélection de poèmes
traduits du grec par Héraclès Galanakis et Guy Wagner; conseillère:
Athanasia Tsatsakou, auteure de la postface; collection Graphiti n°51,
éditions Phi, Esch, 2003; 120 pages; 12 euros; ISBN: 2-87962-175-5.
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