| Musées
3 août
2001
"Arrêtez
de cliquer et surfez"
Entretien
avec Claude Closky, créateur du site Internet du Musée d'art
moderne Grand-Duc Jean
josée
hansen
La
société de consommation ? Claude Closky en rit ! Avec tous
les médias - dessin, collage, presse, vidéo, jeux et Internet
- il s'amuse à répertorier ses codes, à compter, juxtaposer,
compiler, comme un taxinomiste, pour en décanter l'absurdité.
Il a commencé à compter avec des moyens dérisoires,
un crayon et une feuille de papier, pour aboutir à des collages
de scènes semblables dans des films ou compiler les extraits hard
des romans érotiques (Vacances à Arcachon). Mais, comme s'il
suivait le slogan de l'agence de presse indépendante Indymedia.org,
Don't hate the media, become the media!, Claude Closky ne détourne
pas seulement les images qui nous submergent en les montrant dans un contexte
artistique, il fait aussi le mouvement contraire et infiltre les médias
pour y produire. Ainsi il a créé et collaboré à
plusieurs sites Internet, dont, aujourd'hui, celui du Musée d'art
moderne Grand-Duc Jean. Nous avons mené un entretien ping-pong avec
Claude Closky. Par Internet, forcément.
De:
<josée hansen>
À:
<Claude Closky>
L'élément
le plus marquant de vos sites Internet - que ce soit celui du Musée
d'art moderne Grand-Duc Jean ou le vôtre
- est probablement l'automatisme des fenêtres pop-up, qui apparaissent
ou disparaissent aléatoirement et laissent l'utilisateur impuissant,
son voyage virtuel dépendant à un certain degré comme
du hasard. Pourquoi ce choix, qui risque de frustrer les gens stressés
du world wide wait?
De:
<Claude Closky>
À:
<josée hansen>
Effectivement,
je ne fais pas de l'interactivité l'atout principal de mes sites.
Je pense qu'il est souvent plus efficace d'apporter l'information à
l'internaute en l'affichant tout simplement à l'écran, sans
qu'il ait à cliquer où que ce soit pour y accéder...
En réalité, le sentiment d'impuissance et de perte de temps
que l'on éprouve parfois sur Internet vient paradoxalement de la
multitude de choix qu'il offre.
Si
l'on peut faire un parallèle entre Internet et un autre média,
c'est avec la télévision: contrairement à la presse
écrite, l'écran de l'ordinateur comme celui de la télé
ne peut afficher qu'une quantité restreinte de textes et d'images
lisibles, faiblesse que l'on doit compenser par l'enchaînement de
pages/séquences successives. Lorsque l'on navigue sur mes sites
Web, la souris est comme une zapette, elle sert à faire "play" ou
"pause", ou à choisir un "canal" parmi une liste volontairement
courte.
De:
<josée hansen>
À:
<Claude Closky>
En
filant la métaphore de la télévision: sur le site
du Mudam, il n'y a pas d'écran qui avertisse de l'arrivée
d'une plage de publicité: le logo de la banque qui sponsorise le
site arrive sans avertir, apparaît aléatoirement mais toujours
à nouveau. Ce qui est bien sûr particulièrement intrigant
lorsqu'on sait l'usage quasi parasitaire que vous faites normalement des
codes de la publicité dans votre travail...
De:
<Claude Closky>
À:
<josée hansen>
Plutôt
qu'assigner aux logos des partenaires du site un emplacement géographique,
en bas de certaines pages par exemple, je préfère leur donner
une place dans le temps. En créant un changement d'état de
l'écran lorsqu'ils s'affichent, il est difficile de ne pas les remarquer,
mais une fois passé quelques secondes, je les fais disparaître
totalement. Ils sont ainsi aussi radicalement présent qu'absent
du site.
De:
<josée hansen>
À:
<Claude Closky>
La
notion du temps, justement, semble jouer pour vous un rôle prépondérant
dans l'utilisation d'Internet, sur le site du Musée luxembourgeois
comme sur les autres sites que vous avez créés - je pense
par exemple aussi à celui du musée
de la publicité à Paris ou au projet du Diacenter
américain. "Arrêtez de cliquer et surfez" invitez-vous les
internautes sur Mudam.lu à s'adapter au temps que vous avez défini.
Internet serait donc un médium nouveau avec son espace-temps propre,
un temps auquel le visiteur doit s'adonner pour accéder à
l'oeuvre.
De:
<Claude Closky>
À:
<josée hansen>
L'internaute
doit se laisser emporter par le site, suivre le flux d'information. Cela
dit, pour Mudam, il peut toujours revenir en arrière d'un click
de souris s'il va trop vite... La possibilité de jouer avec le temps
me paraît être un élément essentiel d'Internet,
au moins aussi important que l'intéractivité. J'enchaîne
les pages et pop-up comme dans un diaporama, autant pour guider
le visiteur à travers le site, que pour ironiser sur le soi disant
contrôle qui lui est habituellement offert et qui se réduit
souvent à remonter en haut de la page, voire la page suivante et
retourner à la home page.
De:
<josée hansen>
À:
<Claude Closky>
Le
site du Mudam a cela de spécifique - par rapport à d'autres
projets Internet que vous avez créés - qu'il a une utilité
propre, celle d'informer sur le futur musée. Le site est en ce moment
le seul endroit où ce musée en devenir puisse "exister",
se montrer et s'expliquer. En quelle mesure cette visée utilitariste
vous a laissé une liberté artistique propre?
De:
<Claude Closky>
À:
<josée hansen>
Je
ne considère pas que le caractère utilitaire du site exclut
un mode de communication à la fois libre et indépendant.
Je ne construis pas le site Mudam comme une "oeuvre", mais son élaboration
a beaucoup de trait en commun avec ma façon de travailler. Comme
dans la réalisation d'une oeuvre, j'essaye de m'appuyer sur les
contraintes, de garder de la distance vis-à-vis des sujets que je
traite, d'être direct, et évidement de regarder ce qui se
fait ailleurs... Le site a un certain nombre d'informations à donner,
elles seront d'autant plus visibles - donc utiles - que celles-ci seront
présentées de façon non convenue.
De:
<josée hansen>
À:
<Claude Closky>
Dans
votre oeuvre, vous décryptez les codes de la communication, notamment
de la publicité, en collectionnant, en classant, en alignant, comme
un taxinomiste ou un sémiologue, l'humour en plus. Ici, tout se
passe comme si vous en testiez les applications, si, d'observateur vous
deveniez acteur, un peu comme vous avez fait, par exemple, pour le supplément
mode du magazine Jalouse...
De:
<Claude Closky>
À:
<josée hansen>
C'est
sûr que dans mon travail, je cherche d'habitude à montrer,
pas à utiliser. Même les outils dont j'ai besoin pour le mettre
en forme sont exploités au minimum, sans effet. J'ai commencé
avec le stylo bille et le papier format A4, les découpages approximatifs
dans les magazines, les diaporamas présentant seulement deux images
en alternances, les vidéos d'un seul plan, en boucle, sans bande
son, etc. Je suis très méfiant envers le savoir faire, la
performance technique. Je pense que la sobriété formelle
de Mudam est assez explicite à ce sujet.
De:
<josée hansen>
À:
<Claude Closky>
Néanmoins,
il faut quand même télécharger quatre plug-ins
(Flash, Shockwave, Quick Time et Acrobat Reader) pour pouvoir convenablement
utiliser le site, donc il faut un certain équipement technique pour
y accéder. L'art Internet, en abolissant des critères géographiques,
en rendant une oeuvre accessible simultanément partout dans le monde,
crée néanmoins de nouveaux clivages, techniques et, forcément
sociaux.
De:
<Claude Closky>
À:
<josée hansen>
Si
Internet peut creuser le fossé entre certaines communautés
sociales, globalement, il permet à plus d'individus de communiquer
mieux et moins cher. De toute façon, ce ne sont pas les créateurs
de sites mais les propriétaires de réseaux de télécommunication
et les fournisseurs d'accès qui ont le pouvoir de réduire
les inégalités face à ce média...
Quant
aux plug-ins, QuickTime et Acrobat Reader sont installés
avec le système d'exploitation de votre ordinateur, Flash s'installe
d'office avec votre browser, reste Shockwave à aller chercher
sur son site où il est gratuit. Trois des quatre plug-ins
sont donc déjà sur votre machine avant que vous vous soyez
connecté au net, le quatrième qui n'est utile que pour voir
une fraction du site (comme QuickTime et Acrobat Reader) s'installe en
deux clicks de souris!
De:
<josée hansen>
À:
<Claude Closky>
Ma
question n'était pas tellement technique ou spécifiquement
liée à ce site, mais, en général, à
l'accessibilité de l'art Internet. Car, pour bien surfer et pour
bien exploiter un site artistique, il faut néanmoins toujours une
ligne téléphonique, un modem, un ordinateur assez puissants
et un système d'exploitation assez récent... donc des moyens
financiers.
Mais
revenons à Mudam: vous y travaillez avec une équipe éditoriale
autour de Simon Lamunière, Jean-Charles Masséra et Benjamin
Weil, le site sera régulièrement actualisé pour le
garder attractif. Quelle est votre marge de manoeuvre, lequel votre apport
à vous dans ce collectif?
De:
<Claude Closky>
À:
<josée hansen>
Mon
pouvoir de décision est beaucoup trop important ! J'ai invité
Simon Lamunière, Jean-Charles Masséra et Benjamin Weil à
former le comité de rédaction de Mudam car ils ont tous les
trois une façon originale et pertinente d'aborder les nouveaux médias
et une grande expérience de l'art contemporain en général.
Les choix que nous faisons dans l'élaboration de Mudam sont suggérés
par le comité ou moi-même et discutés entre nous avant
d'être mis en place. Cela ne retire rien à notre liberté
individuelle, ça nous permet d'envisager des points de vue contradictoires
quant à nos décisions, de les remettre en question...
De:
<josée hansen>
À:
<Claude Closky>
Comment
le site va-t-il évoluer, maintenant qu'il a été officiellement
lancé ? Comment va-t-il vivre et rester attractif pour les internautes
qui l'ont déjà découvert ? Comment fidéliser
les visiteurs de ce musée virtuel ?
De:
<Claude Closky>
À:
<josée hansen>
La
structure de www.mudam.lu est
en
effet en place. Il propose un regard sur certains événements
d'actualité et les nouvelles tendances dans le milieu de l'art.
Il présente en parallèle des oeuvres d'artistes produites
pour le site, donc spécifiques à Internet. Enfin, il permet
de suivre l'évolution du Musée d'art moderne Grand-Duc Jean,
ses manifestations (ArtFiles, Biennale de Venise, etc.), sa collection,
le bâtiment construit par les architectes Pei Cobb Freed & Partners
avec Georges Reuter.
Les
informations sont données aux internautes comme sur un prompteur
à la télévision, ou un diaporama. Mais Mudam se transformera
régulièrement, selon les propositions de l'équipe
éditoriale et des artistes invités (six par an). Comme nous
l'avons fait pour le lancement à Venise, nous organiserons deux
"expositions" dans l'année à venir pour marquer ses transformations.
La direction du site sera ensuite confiée à un artiste différent
tous les ans.
De:
<josée hansen>
À:
<Claude Closky>
Qu'en
est-il du marché de l'art ? Comment l'art Internet ou les sites
d'artistes peuvent-ils intégrer le marché conventionnel de
l'art et son réseau de galeries, collectionneurs privés et
musées ? Ou, s'il restent en dehors, comment les artistes peuvent-ils
en vivre ? Est-ce que l'art virtuel crée son propre réseau
de financement?
De:
<Claude Closky>
À:
<josée hansen>
Pour
l'instant, je ne crois pas qu'il y ait de marché de l'art Internet
comme on l'entend traditionnellement. Les artistes qui travaillent avec
ce médium le font sans attendre de rémunération ou
contre des honoraires. Pour Mudam, nous avons choisi de proposer des honoraires
aux artistes que nous invitons, indépendants du budget réservé
au développement multimédia de leurs projets.
Pourtant,
il me semble que rien ne s'oppose à ce qu'un site Internet soit
vendu comme une oeuvre vidéo ou photo. Dans les deux cas il s'agit
de travaux reproductibles à l'identique et à l'infini grâce
aux nouvelles techniques numériques. Celles-ci peuvent être
montrées dans l'espace public, un musée, ou sur le réseau
Internet, comme elle peuvent rester enfermées dans une collection
privée, ou placées sur un réseau Intranet. C'est le
contrat passé entre le vendeur et l'acheteur qui compte, le certificat
attaché à l'oeuvre, ou simplement l'établissement
d'une facture, pas le médium du bien échangé...
Pour
plus d'informations sur le Musée d'art moderne, veuillez consulter
notre dossier Musées.
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