| Télécommunications
30 août
2002
Hugo by Jan
Stenbeck
Jan Stenbeck,
décédé la semaine dernière, était un
résident luxembourgeois discret. Son sens des affaires l'était
beaucoup moins
Jean-Lou Siweck
Le
blues prime le goût musical de Jean-Claude Bintz depuis une semaine.
Le patron de Tango, guitariste à ses heures perdues et unique Luxembourgeois
dans l'équipe dirigeante de la nébuleuse suédoise
Kinnevik/Invik, a perdu plus qu'un patron avec la mort de Jan Hugo Stenbeck,
lundi 19 août. "Ça faisait treize ans que je le connaissais
personnellement", raconte celui qui était son premier employé
au Grand-Duché. "Certes il m'arrivait aussi de me faire engueuler,
mais il restera dans ma mémoire comme quelqu'un de très humain,
un mec avec un coeur immense."
Jan
Stenbeck n'était en effet pas le modèle type d'un président
de conseil d'administration, au contraire. Dans sa Suède natale,
il a été celui qui avait fait exploser le monopole public
à la fois des télécommunications et de la télévision.
Et bien qu'il était issu d'une famille des plus respectables - et
riches - du royaume, il n'a jamais tenu à faire partie de l'establishment
local.
Au
Luxembourg, l'empire de Stenbeck est représenté par treize
sociétés comptant ensemble quelque 420 salariés. La
plus connue est bien sûr Tango, l'opérateur GSM avec ses prolongations
radio (Sunshine) et télévision (Tango TV). C'était
la volonté de Stenbeck d'avoir outre un holding aussi une activité
opérationnelle dans le mobile à Luxembourg. Autre nom de
marque grand public, Tele2 est toujours le seul véritable concurrent
des P&T dans le téléphone fixe des ménages.
Le
Grand-Duché était au-delà la tête de pont pour
le développement international des activités de Stenbeck.
Ses sociétés luxembourgeoises sont actives dans les centres
d'appels (Transcom), les téléphones publics à cartes
de crédit (3C), le clearing d'appels GSM internationaux (MACH) ou
encore la finance. La Banque Invik est même une des très rares
au Luxembourg a avoir obtenu un agrément bien qu'elle ne soit pas
une filiale d'une autre banque. Côté holdings, on trouve au
75 de la route de Longwy à Bertrange aussi bien le siège
de Millicom International Cellular (MIC), opérateur de téléphonie
mobile dans les pays émergeants, que celui de Metro International,
la société de tête d'un groupe de quinze quotidiens
gratuits qui font des ravages dans le monde de la presse.
Le
lien de Stenbeck avec le Grand-Duché est toutefois plus profond,
puisqu'il vivait depuis le début des années 90, quand il
n'était pas en voyage d'affaires, dans une ferme entièrement
restaurée à Bertrange. Le milliardaire, duquel n'existent
que très peu de photos de presse, appréciait qu'il pouvait
s'acheter incognito tous les matins son journal au centre commercial Concorde.
En Suède, il était plutôt réputé pour
ses fêtes. Il venait d'ailleurs du Luxembourg quand il s'est rendu
à Paris pour faire soigner une infection, devenue violente faute
de traitement, à l'hôpital américain de Neuilly, où
il a succombé à une crise cardiaque. Il avait 59 ans.
La
première rencontre entre le magnat suédois et le Grand-Duché
date du début des années 80. Stenbeck révait alors
de briser le monopole de la télévision publique en Scandinavie.
Il avait trouvé une licence à Londres. Ce qu'il lui fallait
encore était un satellite pour diffuser sa chaîne. Stenbeck
sera ainsi le premier investisseur privé à verser de l'argent
au projet Coronet de Clay T. Whitehead. "Stenbeck était fasciné
par ce projet", se rappelle Mario Hirsch, à l'époque collaborateur
de Whitehead. Dans la Société européenne des satellites
(SES) qui concrétisera finalement le projet, le Suédois sera
le principal actionnaire privé avec une part de dix pour cent du
capital. C'était sans doute son engagement qui a mis définitivement
le projet Astra sur les rails. "C'était un personnage imposant,
raconte un témoin. Avec sa stature de viking, il pouvait arriver
peu avant une séance du conseil d'administration en jean et t-shirt
pour disparaître aux toilettes et en ressortir en costard."
La
première chaîne de télévision de Stenbeck, TV3,
sera lancée à Noël 1987 et diffusée par Astra
1A. C'est l'origine du groupe de médias Modern Times Group (MTG).
Kinnevik quittera à la fois le satellite Astra (un peu faiblard
sur la Scandinavie) et le capital de la SES début des années
90. Les satellites Sirius, sur lesquels sont diffusés aujourd'hui
les chaînes MTG, ont entre-temps aussi rejoint (à 50 pour
cent) la famille SES Global.
Les
relations que Jan Stenbeck a noué à l'époque ont continué
à jouer. Corneille Brück et Raymond Kirsch (BCEE) ou encore
Gaston Thorn siégent ainsi dans certains conseils de sociétés
de Stenbeck. La Spuerkees est aussi la banque dépositaire des fonds
d'investissement Modern Funds gérés par la Banque Invik et
pour lesquels Radio Sunshine fait de la pub. Ce n'est de même sans
doute pas un hasard que l'imprimerie Saint-Paul de Paul Zimmer, ancien
fonctionnaire en charge du dossier SES, ait imprimé il y a quelques
mois les premières éditions de la version parisienne de Metro.
Avant
le renforcement de ses activités à Luxembourg à partir
de 1989, les sociétés de Stenbeck étaient encore fortement
ancrées en Suède. Il se trouvait depuis 1983 à la
tête des deux principales sociétés familiales : le
conglomérat Kinnevik, actif dans l'industrie du bois et du papier,
et le holding financier Invik. S'il les a transformés en vingt ans
en un empire des médias et télécommunications, ce
n'était pas prévu d'avance.
À
vingt ans, en 1963, Jan quittait en effet la Suède pour les États-Unis
alors que son frère aîné Hugo accèdait à
la direction de Kinnevik, groupe fondé en 1936 par leur père
et les familles von Horn et Klingspor. Détenteur d'un MBA de Harvard,
cadre de la banque d'affaires Morgan Stanley (où il aurait fréquenté
Adnan Khashoggi), Jan Stenbeck marie en 1976 une Américaine avec
laquelle il aura quatre enfants. L'année suivante, son frère
Hugo décèdera suivi, neuf mois plus tard, par son père.
Membre d'un comité de gestion de trois personnes, Jan, qui vit toujours
à New York, reprend certaines responsabilités au sein du
groupe familial. Sous son impulsion, Kinnevik lancera ainsi, en 1981, avec
Comviq le premier réseau de téléphonie mobile commercial
du monde. Lui même avait déjà créé aux
États-Unis Millicom Inc. En 1983, après une lutte acharnée
contre ses deux soeurs (dont Margaretha af Ugglas, future ministre des
Affaires étrangères), il impose finalement son contrôle
sur Kinnevik. La réputation de Jan Stenbeck comme un homme d'affaires
habile mais au style dictatorial et impitoyable est au plus tard faite
depuis. La manière dont il gère son groupe n'est pas faite
pour la changer.
Bien
qu'il existe un site Web ourgroup.lu, l'empire de Jan Stenbeck n'est pas
un groupe traditionnel avec une maison-mère et des filiales. Le
Suédois contrôlait avant tout le holding Invik & Co, duquel
il détenait directement et indirectement 29 pour cent du capital
et, surtout, 53 pour cent des droits de vote. Ce recours à des actions
privilégiées est une constante dans les participations de
Stenbeck. À travers Invik et ses propres parts, il détenait
ainsi 57 pour cent des droits de vote de Kinnevik. Le tout était
cadenassé par des participations croisées.
Les
autres sociétés du groupe étaient en principe créées
à l'intérieur de Kinnevik avant de faire l'objet d'un spin-off,
dans lequel le capital était transmis aux actionnaires de Kinnevik
(et donc surtout à Stenbeck) avant de faire l'objet d'une introduction
en Bourse. C'était le cas de Millicom, de Netcom/Tele2, de MTG (qui
a donné naissance à Metro en 2000), de la Société
européenne de communication (fusionnée depuis avec Tele2)
ou encore de Transcom. De ce système sont nées sept sociétés
cotées a priori indépendantes, mais toutes contrôlées
en fin de compte par Jan Stenbeck, qui valent même après le
crash des valeurs télécom toujours quelque quatre milliards
d'euros. Stenbeck présidait les conseils d'administration. La gestion
quotidienne était laissée à de fidèles lieutenants.
Le patron exigeait leur loyauté et leur accordait sa confiance.
S'ils le décevaient, il n'hésitait pas à les virer
sur le champ, en direct devant les caméras de télévision
si nécessaire.
Avec
la mort de Jan Stenbeck, la survie de ces entités, dont il était
seul à connaître l'ensemble des ramifications, en tant que
groupe est remise en cause. "Il passait son temps au téléphone
avec les dirigeants de ses sociétés, explique Jean-Claude
Bintz. Il était au courant du moindre détail." Alors que
ses enfants sont encore jeunes - sa fille aînée Cristina a
24 ans - Jan Stenbeck n'a pas eu un, mais toute une série de successeurs
à la tête de ses sociétés, la semaine dernière.
« Aucun de nous n'est aussi malin qu'il ne l'était »,
expliquait un de ses lieutenants au FT. Plutôt que d'être dirigées
en définitive par un seul homme, ces sociétés le seront
dorénavant de manière plus classique à travers des
conseils d'administration qui feront plus qu'approuver les décisions
du patron. Les rencontres semestrielles, souvent à Luxembourg, entre
les dirigeants des différentes sociétés seront toutefois
maintenues.
Pour
le site de Luxembourg, la disparition de Jan Stenbeck, le patron d'à
côté, n'est à coup sûr pas une bonne nouvelle.
Il avait après tout, lors d'un banquet à Vianden, suivi l'exemple
de John F. Kennedy pour déclarer : "Ech sin e Lëtzebuerger."
Jean-Claude Bintz n'aura plus de coup de téléphone du patron
parce que Radio Sunshine n'est pas branchée chez tel disquaire de
Luxembourg-ville. Le choix du Grand-Duché comme laboratoire grandeur
nature pour certaines innovations pourrait toutefois devenir moins naturel
au sein de Tele2 AB.
L'élément
le plus faible du groupe semble être Millicom (MIC). Croulant sous
le poids de ses dettes, réduite à un niveau de junk bonds,
l'opérateur de téléphonie mobile essaie notamment
depuis un certain temps de faire voler de ses propres ailes sa filiale
luxembourgeoise MACH.
"La
vie continue", déclaraient plusieurs proches de Stenbeck et même
une ministre suédoise après la disparition du magnat toutefois
seulement pour ajouter tout de suite : "Mais ce sera beaucoup moins amusant."
|

|