| Théâtre
28
octobre 2005
Quand le
off devient in
Justices,
croyances et rédemption: Dura
Lex de Stephen Adly Guirgis, la pièce à voir, au
TNL
Sam
Tanson
Dura Lex,
coproduction pariso-luxembourgeoise (TNL et Centaure) a raflé la
mise du off avignonnais cette
année. Non seulement elle a été plus que
médiatisée parmi un choix inépuisable de
productions internationales, mais – cerise sur le gâteau – elle a
en plus, ou grâce à cette couverture, été
primée par le prix Prix Adami-Jeanne Laurent,
récompensant avec pas moins de 60000 euros une des 39
pièces du off que l'Adami (l'association des
artistes-interprètes) a aidé en vue d'une production au
Festival Off.
La traduction du titre en dit déjà long. Jesus Hopped the 'A' Train, c'est
sous cette appellation que la pièce écrite par
l'auteur-acteur Stephen Adly Guirgis a été montée
pour la première fois en anglais, dans le off-Broadway, par l'acteur de
cinéma américain Philip Seymour Hoffmann, acolyte de
Guirgis dans le laboratoire à idées à
théâtre LAByrinth. En français, ça donne Dura Lex, en
référence aussi bien à l'expression bien connue
«dura lex sed lex» (la loi est dure mais c'est la loi)
qu'au fabricant de verre «ultra-résistant» du
même nom.
Renvoi à la croyance dans le premier, à la justice dans
le second, la pièce a beaucoup des deux titres, mais plus encore
(l'injustice sociale, les exécrables conditions de vie en
prison). Foisonnement d'idées qui va de pair avec le style
cinématographique ou télévisuel de la chose, style
qui prend son origine certes dans la mise en scène dynamique de
la metteuse en scène Marianne Groves, mais qui est surtout
inhérent au texte, rapide, vivant, qui colle dans la bouche des
acteurs.
Mais, et s'il n'y a qu'une critique à émettre, ce serait
celle-là : par moments on se demande où l'auteur veut en
venir. S'interroge-t-il sur la notion de justice, celle de croyance ou
le lien entre les deux… Et, si oui, quelle est sa position dans tout
ça ?
Au départ c'est l'histoire d'Angel, jeune homme excellemment
interprété par Dimitri Storoge, qui s'est fait
arrêter pour avoir tiré dans les fesses du
Révérend Kim, chef d'une secte à cause de laquelle
son meilleur ami a disparu.
Le début de la pièce le montre en pleine confrontation
avec l'avocate commise d'office et à laquelle il dit «
mais je lui ai juste tiré dans le cul », avant de
l'insulter et de la virer. C'est cette affirmation qui fait revenir,
après réflexion, la jeune femme, jouée par la tout
aussi forte Beata Nilska, puisqu'elle soulève la question du
point de départ de la culpabilité, de la
possibilité de s'exonérer d'un crime, parce que dans
l'absolu, en-dehors de tout texte de loi, ce crime peut paraître
justifié. L'amorce philosophique que l'auteur
soulève là est intéressante, mais ne sera pas
approfondie parce qu'elle se mêle par la suite à trop de
choses. La croyance avant tout et la justice divine, avec le
co-détenu d'Angel, Lucius, black paralysé, entre
délire religieux absolu (il s'adresse directement à
Dieu), sagesse (il profère des conseils à tout le monde
qui semblent réussir à quelques-uns), et délire
tout court (il a quand même tué au moins huit personnes).
Lucius entraîne Angel dans une logique opposée à
celle de son avocate, où il serait de toute façon
coupable, puisqu'il y a eu mort d'homme. Pas de circonstance
exonératoire.
C'est entre ces deux dialectiques que la pièce est
tiraillée, tiraillement qui ne pose pas un problème en
son principe, mais l'auteur reste en défaut de conclure au final
et c'est avec ce seul bémol de frustration que j'ai
quitté les Ateliers du TNL.
Pour le reste, c'est tout bon et c'est même tellement bon, que le
manque d'aboutissement dans le questionnement philosophique et social
est largement compensé. Par le jeu d'acteur tout d'abord, qui
tous sans exceptions – les habitués des planches
luxembourgeoises Franck Sasonoff et Jules Werner n'étant pas en
reste -, éclosent dans ce texte qui ne demande qu'à
être dit. Mention spéciale pour Edouard Montoute, qui joue
Lucius, et réussit pleinement le pari de pousser même le
spectateur à un agacement absolu contre sa personne, tout en
faisant rire le moment d'après, exercice pour lequel il s'est
fait la main entre autres dans la trilogie Taxi et un Astérix.
Par la mise en scène de Marianne Groves ensuite, qui est
très contemporaine sans saturer. Elle utilise habilement le son
et les lumières pour dynamiser encore plus une pièce qui
se trouve constamment au bord de l'explosion et substitue ces deux
éléments au décor minimaliste. Par
conséquent, si dans les dédales actuels de la production
théâtrale il y a une pièce à voir, c'est
bien celle-là.
Dura Lex de
Stephen Adly Guirgis; traduit de l'américain et mis en
scène par Marianne Groves ; avec : Edouard Montoute, Dimitri
Storoge, Beata Nilska, Franck Sasonoff et Jules Werner, ainsi que les
voix de John Berrebi, Christian Bobet, Nicolas Bridet et Michael Troude
; scénographie: Gilles Touyard; lumières : Orazio Trotta,
conception sonore: Madame Miniature; costumes: Danik Hernandez ;
dernière représentation dimanche 30 octobre à 16
heures aux Ateliers du TNL ; réservations par
téléphone 47 08 95 1 ; site Internet : www.tnl.lu
ou www.theatrecentaure.lu.
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