| Théâtre
25 avril 2008
Un purgatoire de caoutchouc dur
« C’est
un plaisir énorme de côtoyer les auteurs vivants, d’entretenir avec eux
un dialogue esthétique sur l’écriture, la langue, la dramaturgie… Sur
leur pertinence, leur impertinence… »Michel Didym
Entretien : Olivier Goetz
Lundi prochain, 28 avril, le théâtre des Capucins accueillera Michel Didym, qui joue Le Dépeupleur,
un texte de Samuel Beckett. L’occasion de brosser, ici, sous forme
d’entretien, le portrait de cet homme de théâtre complet, animé, depuis
des années, par la passion du texte contemporain. d’Lëtzebuerger Land : Vous
définissez-vous plutôt comme un acteur, un metteur en scène, un
animateur de compagnie ou un directeur de festival ? Michel Didym :
Au départ, j’ai fait des études de cinéma. J’ai réalisé trois films qui
étaient ratés, au niveau de la direction d’acteurs. Pour me
perfectionner, je suis entré à l’école du Théâtre national de
Strasbourg. Après quoi, j’ai joué au théâtre et au cinéma. Puis, j’ai
décidé de passer à la mise en scène, et cette activité a pris une
ampleur imprévue. Suite à la création de ma compagnie (Boomerang), et
de la Mousson d’Été (festival
de Pont-à-Mousson), je suis entré en contact avec des auteurs du monde
entier. Le travail de laboratoire débouche sur des applications
concrètes. En
une vingtaine d’années, ma compagnie est passée du plan régional (en
Lorraine), au plan national, et international. J’ai fait des mises en
scène en Allemagne. En 2002, le ministère des Affaires étrangères m’a
nommé directeur artistique d’un projet intitulé Tintas frescas, qui m’a
conduit en Amérique du Sud et a permis la traduction, en espagnol,
d’une trentaine de textes francophones, ainsi que la production d’une
vingtaine de spectacles. J’ai monté Armando Llamas et Bernard-Marie
Koltès en Colombie ; au Venezuela, j’ai travaillé sur Valère
Novarina ; au Mexique, j’ai monté El Divan, à partir de vingt
« psychanalyses » commandées à des auteurs mexicains et
français. Après avoir été présenté à la Mousson, ce spectacle a tourné en Allemagne et au Luxembourg (Divan / Die Couch),
en 2004, (dans une version trilingue). Il y avait autant d’acteurs que
de spectateurs. Ce spectacle innovant s’inscrit dans la lignée des Confessions,
crées à Avignon, où le spectateur se retrouvait dans la position du
prêtre recevant les « confessions », tandis que, dans Divan,
il prend la place du psychanalyste ! C’est une dramaturgie
personnalisée, une sorte de dialectique entre auteur, spectateur et
acteur. Tintas frescas m’a
mené jusqu’au Brésil, et en Argentine. À Buenos-Aires, nous avons
organisé un festival qui a réuni 80 000 spectateurs en douze
jours, autour de quatorze créations d’auteurs français, un véritable
succès. J’y ai joué la Nuit juste avant les forêts,
de Koltès, dans une version français/espagnol. Tout ce travail, ancré
en Lorraine, fait aussi partie d’un programme pédagogique mené en
partenariat avec l’Université Paul Verlaine-Metz. La Mousson d’été (et ses déclinaisons : Mousson d’hiver, Mousson sur l’eau, Mousson d’été à Paris et Ateliers de la Mousson
à Metz) est appuyée sur la MEEC (Maison européenne des écritures
contemporaines), qui assure la connexion entre des auteurs et les
structures européennes intéressées par la diffusion d’un nouveau
répertoire. C’est un réseau de partenariat, d’échanges, d’amitiés, de
résidences, de traductions, avec l’objectif d’une exploitation
internationale des textes. Avec ce réseau, j’espère développer des
relations avec le Luxembourg, afin de promouvoir les écritures
contemporaines. Ainsi, ce projet Trait d’union,
dont je suis l’un des directeurs artistiques, et qui va réunir 27
auteurs des 27 pays de la Communauté, lors de la prochaine Mousson, et
pour lequel on a sélectionné un auteur luxembourgeois, Guy Helminger,
auteur d’une pièce dont le titre, Venezuela, m’a immédiatement séduit. Le lien entre toutes ces activités, c’est le texte contemporain ? Oui,
tout à fait. C’est un plaisir énorme de côtoyer les auteurs vivants,
d’entretenir avec eux un dialogue esthétique sur l’écriture, la langue,
la dramaturgie… Sur leur pertinence, leur impertinence… J’essaie aussi
de travailler avec des romanciers, de les amener à écrire pour le
théâtre, parce que l’écriture théâtrale est une écriture magnifique,
magique, avec un gros potentiel de développement. Beaucoup de gens se
tournent vers la télévision et le cinéma, parce que, pendant longtemps,
la scène théâtrale leur semblait ennuyeuse. Mais, depuis une dizaine
d’années, il y a un frémissement, on sent un renouveau de l’écriture
contemporaine et un renouvellement des publics. Vous venez à Luxembourg pour présenter Le Dépeupleur, de Samuel Beckett, un auteur mort en 1989… On ne peut pas dire que ce soit très contemporain ? Au
contraire ! La contemporanéité d’un auteur, c’est son actualité.
Shakespeare est contemporain. Est contemporain, tout ce qui est du
domaine de la violence politique, tout ce qui donne une pertinence à la
langue… La modernité d’un auteur c’est la qualité avec laquelle il a
réussi à capter des rapports et des travers humains, la politique à
l’intérieur de la cellule familiale. Le Dépeupleur
est une pièce majeure, écrite par Beckett à la demande de David
Warrilow. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé… »
Cette phrase peut servir d’introduction à ce texte magnifique. Comme
vous le savez, la Divine Comédie joue un rôle fondamental dans la
littérature du XIXe siècle et dans celle du XXe. On peut lire tout Balzac à la lumière de Dante. Baudelaire s’y réfère, mais, aussi, Proust et Joyce… Or,
Beckett considérait Joyce comme son maître. Le mot de
« comédie » fait référence au théâtre. Le Paradis constitue
le happy-end d’une histoire
qui commence en Enfer et se poursuit au Purgatoire. Chez Beckett, les
deux premières phases sont supprimées. Reste l’enfer, vécu à l’aune de
la tragédie que constitue la guerre de 1939-45. Il ne s’agit pas de
faire une relation facile entre la Shoah et Le Dépeupleur,
mais savez-vous qu’on peut encore voir, à Auschwitz, une carte où les
capitales sont reliées par un réseau de chemin de fer ? Sur cette
carte, le centre de l’Europe, c’est Auschwitz ! Les
premières phrases du texte de Beckett disent ceci : « C’est
un séjour où des corps vont, cherchant chacun son dépeupleur. C’est
assez vaste pour permettre de chercher en vain, en même temps, assez
restreint pour que toute fuite soit vaine… » C’est une sorte
d’enfer moderne. Que
pensez-vous de cette idée de Philippe Sollers qui dit que, pour lui,
Beckett n’est justement pas l’écrivain de l’enfer, mais plutôt celui du
Purgatoire… Le monde du Dépeupleur, dans sa lumière glauque, a quelque chose de désespérant, mais pas vraiment infernal…
Effectivement,
si l’on ne croit plus en Dieu, il n’y a plus de paradis, ni d’enfer,
non plus. On est dans un purgatoire sans échappatoire. Un purgatoire de
« caoutchouc dur (ou similaire) ». On ne peut pas comprendre
comment les gens sont entrés : il n’y a pas d’issue, ni entrée ni
sortie… Cet absurde-là, finalement, correspond bien à l’absurde
de la vie, à ce que la vie nous fait souffrir – et jouir – tous les
jours… Dans ce spectacle, vous êtes seul sur la scène… Il
est important, en tant que metteur en scène, de remettre son métier
d’acteur en pratique. Avec un dialogue puissant, un grand directeur
d’acteur comme Alain Françon (directeur du Théâtre national de la
Colline) me permet d’aller très loin, dans un respect total du texte.
Car je dis le texte intégralement (le spectacle dure 55 minutes), à la
virgule près. Ma respiration est totalement induite par la ponctuation
de ce texte sur lequel je travaille depuis longtemps, puisque j’en ai
produit deux mises en scène ; la première, il y a onze ans, la
seconde aujourd’hui, qui sera reprise, la saison prochaine, au Théâtre
de la Colline, avant de partir en tournée internationale. Quelle évolution entre ces deux mises en scène ? Dans
cette dernière version, j’essaie de creuser ma relation aux
spectateurs, d’instaurer à une atmosphère métaphysique qui a l’élégance
de donner à sourire et, même, à rire franchement, tant on se reconnaît
dans ce désespérant tableau humoristique… Le spectacle bénéficie d’une
scénographie de Jacques Gabel, de lumières de Joël Hurbech. On a
introduit des figurines en métal, à échelle portative, qui donnent au
spectacle une couleur très particulière, me faisant apparaître comme un
géant au milieu de ces personnages minuscules… Le Dépeupleur de
Samuel Beckett, avec Michel Didym et la collaboration artistique
d’Alain Françon ; scénographie : Jacques Gabel ;
lumière : Joël Hourbeigt ; lundi 28 avril à 20 heures au
théâtre des Capucins ; réservations : www.luxembourgticket.lu ou par téléphone : 47 08 95-1.
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