Sarah Oppenheimer, S-399390

Lignes de traverse

d'Lëtzebuerger Land vom 18.03.2016

Quelle est la différence entre regarder à travers un trou et entrer dans un trou ?

Entrer dans le Mudam constitue une expérience des sens en soi. L’architecture resplendissante du musée, sujette à de nombreuses controverses et fascinations, est actuellement interprétée par l’artiste américaine Sarah Oppenheimer. L’œil du visiteur observateur du Mudam aura déjà remarqué les difficultés que suscite ce lieu aussi inspirant qu’imposant et les acrobaties créatrices souvent mises en œuvre par les artistes et les commissaires d’exposition afin de trouver un équilibre entre l’espace et les œuvres. S-399390, le projet de l’artiste pour le hall central du musée, constitue, comme son titre l’indique, une étude. Or, si subtile et précise cette étude soit-elle, la recherche laisse vite place à une expérience particulièrement intéressante du lieu.

L’utilisation de l’architecture comme canevas et moyen de l’art n’est pas récente. Casser ou construire un mur dans un espace sont des actions qui ont marqué les pratiques artistiques pionnières du post-minimalisme et de l’art conceptuel. Dans ces cadres, les interactions entre l’intervention artistique et l’architecture étaient inévitablement unilatérales : l’artiste agissait en effet sur l’architecture qui était traitée comme une peau ou une membrane à percer ou à découper telle un bout de papier ou toute autre surface perméable sur laquelle l’acte artistique devenait ensuite lisible.

La configuration de l’espace que propose Sarah Oppenheimer est toute autre. Son travail fait bien partie de ceux qui questionnent les présupposés des conditions d’exposition et de perception de l’espace ; mais l’artiste le fait en intégrant pleinement les réactions de l’espace à toute intervention qui se déroule en son sein – c’est-à-dire en considérant l’architecture comme une force active et réactive. L’artiste, pour créer son œuvre, à donc d’abord méticuleusement étudié le lieu, ses angles et ses lumières, et surtout les diverses circulations qu’il propose (et impose) vers les galeries du musée et le café. Robert Irwin et James Turell le font avec la lumière ; Susan Philipsz et Julianne Swarz avec le son, et Sarah Oppenheimer le fait en créant des trous qui dévoilent les dimensions cachées influençant l’expérience du monde construit.

Armée de formules et de diagrammes qui se situent à l’intervalle de l’architecture, de la géométrie et de la physique – mais l’on pourrait aussi dire de la danse – l’artiste modèle un espace au sein de l’espace ; et elle le fait de manière presque immatérielle, comme une chorégraphe. La virtuosité se situe bien là : toute cette orchestration extrêmement précise disparaît derrière l’impression des sens. Ici, c’est le mouvement qui dessine le lieu. Le mouvement des objets qui évoluent dans l’espace tout au long de l’exposition selon un schéma très précisément calculé ; et le mouvement des visiteurs du musée qui donne vie à ces objets sculpturaux. Les passages en verre créés par l’artiste contournent et détournent de manière étonnante le Grand Hall : or, il n’est même pas nécessaire d’entrer dans les sculptures-passages pour sentir que ces « fenêtres » tridimensionnelles nous absorbent.

Les trous de l’artiste absorbent et reflètent la structure du musée, ils ignorent les lignes de traverse classiques de l’espace mais surtout n’en imposent pas d’autres en échange. Et c’est probablement cette ouverture, le fait de proposer un cheminement tout autre sans l’imposer, de créer une œuvre capable de – presque – disparaître dans l’espace, qui permet au visiteur de se questionner sur l’espace même. Et sur son propre mouvement.

S-399390 constitue en effet également une réflexion sur la marche, le fait de faire un pas vers telle ou telle direction. Car il est impossible de passer à travers ces structures aux formes hybrides (entre le parallélépipède et le rectangle) sans prendre tout d’un coup conscience de son propre mouvement dans ces tunnels de verre. L’expérience est à la fois cinétique et visuelle. Les perspectives se confondent les unes dans les autres, les lignes se croisent et les trous noirs deviennent ici des ouvertures absorbantes qui évoquent plutôt l’horizon que la plongée dans le noir.

L’espace négatif en art est l’espace « vide » autour et entre les sujets d’une image. Les deux « switches » activés par l’artiste font de cet « espace-entre » que constitue le Gand Hall du Mudam un centre névralgique lumineux de la circulation, mais où la lumière toujours si belle – quel que soit le gris luxembourgeois – ne joue plus le premier rôle : elle devient matière, trou, miroir, cheminement et ligne de traverse qui dessine cet espace négatif.

L’installation S-399390 de Sarah Oppenheimer au grand hall du Mudam reste visible jusqu’au 29 mai ; www.mudam.lu.
Sofia Eliza Bouratsis
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