Festival Clowns in progress

Une passion à risque

Le directeur de la Kufa, Serge Basso (à gauche), Champion et ses clowns
Photo: Kévin Kroczek
d'Lëtzebuerger Land du 18.10.2019

Esch-sur-Alzette s’est affirmée comme étant la capitale luxembourgeoise des plus célèbres des saltimbanques, les clowns. Reconnu dans toute la grande-région, le festival Clowns in progress, organisé par la Kulturfabrik, est aujourd’hui considéré comme un évènement incontournable de la discipline, pour qui veut bien se laisser tenter. Cette année, pour sa neuvième édition (qui s’est déroulée du 30 septembre au 12 octobre), le public a eu droit au poétique et au grotesque, au rire et au malaise, en bref, au meilleur comme au pire. Il retiendra quelques fulgurances comiques et fous-rires non feints, tout comme des moments de gêne et un accident des plus réels. Retour donc sur les quatre soirées de spectacles vivants axées sur un art si singulier.

Mercredi 9 octobre au soir, le coup d’envoi du marathon clownesque est donné par Lucien Elsen, restaurateur de métier et artiste par passion. Le fondateur du Mesa Verde a su amener un peu de public dans la grande salle de la Kulturfabrik, où des gradins ont été installés pour l’occasion. Comme le veut la tradition, avant chaque spectacle, un discours est prononcé par le directeur des lieux Serge Basso. Il tient à rendre hommage à Michel Dallaire, clown québécois qui était de passage au festival l’an dernier et qui est décédé depuis. Il est accompagné par le directeur artistique du festival, Francis Albiero alias Champion, et par toute une troupe, composée cette année par cinq clownesses – qui ont participé à une masterclass délivrée par Alan Fairbairn – et par un clown autochtone. La « caution luxembourgeoise du festival », comme l’appellent malicieusement ses camarades, fait une traduction libre du discours de Serge Basso. Il traduit ainsi « Jacques Chirac » par « Grand-Duc », la réplique fait mouche.

Retour au spectacle. Intitulé El Camino de Señor Dolores. On y suit Lucien Elsen, chapeau à plumes et nez rouge, se démenant 45 minutes durant dans la fosse. Sa position le rend invisible aux yeux du public, installé au fond des tribunes. Il gigote, pointe son index, telle une arme à feu sur l’audience, puis enfourche une tête de cheval au bout d’un bâton. Il réalise ensuite un rituel chamanique sur une peluche Mickey. Sa prestation est sauvée in extremis par la musique de fin, Light my fire des Doors.

Le lendemain, les clowns envahissent le Théâtre Municipal. L’audience, venue en nombre, va assister à Rien à dire, un spectacle d’humour poétique signé Leandre Ribera. En guise d’introduction d’abord, l’équipe du festival interprète le même sketch que la veille. Leandre Ribera affronte une tempête, puis accède à la scène par une porte en bois trônant sur un escalier. Sur scène, un décor qui laisse présager le meilleur. On y devine les contours d’une maison en désordre. Au sol, des centaines de chaussettes d’un jaune moutarde. Au centre, une table à trois pieds, prétexte à de nombreux numéros d’équilibriste.

Démarre alors une formidable performance à la mécanique bien huilée. Chaque geste de l’artiste provoque une réaction en chaîne. Ainsi, l’enclenchement d’un interrupteur le pousse à grimper sur une échelle, en plein milieu des tribunes afin d’atteindre une ampoule. Une pluie de bulles de savon rend les enfants présents hystériques. Brisant constamment le quatrième mur, il démystifie certains effets spéciaux avec l’aide d’un technicien, qui se rend délibérément visible lorsqu’il devrait être tapi dans l’ombre. La réussite est totale.

Vendredi, est programmé Fred Blin de la compagnie Chiche Capon. Une file s’est formée à l’entrée de la salle. On en profite pour visiter la galerie Terres Rouges qui accueille des œuvres des élèves de l’École internationale de Differdange et Esch-sur-Alzette. On y découvre des têtes de clowns en carton-pâte accrochées aux murs comme des trophées de chasse, des dessins et des sculptures. Fred Blin arrive sur scène, des sabots aux pieds, robe de chambre en velours et casquette sur la tête. Ses saillies prononcées de sa voix aigüe, franchement insupportable, provoquent toutefois des éclats de rires. Ultra énergique, il lance un ballon dans le public puis le rattrape en l’air en sautant dans la fosse. Il reste à terre près d’une minute, puis se relève péniblement pour aller s’installer derrière un pupitre en boitant. Faisant comme si de rien n’était, il se lance dans une improvisation tarabiscotée. Il est rejoint sur scène par Francis Albiero, visiblement inquiet. Le clown souffre. Après négociations, Fred Blin est prié d’abandonner, on apprendra le lendemain qu’il s’est fracturé un os du pied droit. Les accidents arrivent. Être clown est décidemment une passion à risque, pouvant engendrer des blessures émotionnelles aussi bien que physiques.

El Niño del Retrete, artiste de rue, jongleur et acrobate argentin vient conclure le festival le samedi 12 octobre au soir. Son personnage cartoonesque, dans tous les sens du terme, déborde d’énergie. Il jongle, mime, fait rire le public à volonté à l’aide d’une télécommande. Ses blagues parfois potaches sont contrebalancées par une poésie indéniable. Le rendez-vous est pris pour l’an prochain, malgré tout.

Footnote

Kévin Kroczek
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