Une histoire d'amour

Naissance des monstres

d'Lëtzebuerger Land vom 25.01.2013

Ils s’embrassent très peu et surtout, ne se sourient jamais. Roulent vite, boivent du champagne ou du coca light en guise de repas et vivent dans des maisons aussi luxueuses que silencieuses. Ils se sont rencontrés on ne sait comment et ça continue bancalement. Lui (Benoît Poelvoorde) partage sa maison avec son majordome (Hervé Sogne), qui se fond dans le décor, elle (Laetitia Casta), vit sous le même toit qu’un compagnon beaucoup plus âgé qu’elle (Richard Bohringer) et si silencieux que le moindre mot semble l’étrangler. Un amant et sa maîtresse, comme le veut la formule consacrée. Mais rien de classique chez ce couple-là. Elle le fouette, le gifle parce qu’il le lui demande et quand elle rentre chez elle, elle caresse son chat. Immensément riche, il lui a promis un million de dollars et un mariage, elle a dit qu’elle s’en foutait et pourtant, il commence à la considérer de plus en plus comme une pute ; il le lui dit avec toute l’arrogance dont il est capable.
Tout est domination dans le premier long-métrage de la comédienne française Hélène Fillières, Une histoire d’amour. Celle, physique, de cette femme sur cet homme qui s’embarrasse de cuir, de noir, de cordes, mais aussi celle, psychologique, qu’il exerce sur elle. Lorsqu’elle arrive dans cette maison si froide, si sombre, elle ne sait pas. Va-t-il lui susurrer des promesses, va-t-il lui demander de lui tirer dessus ? La couvrir de baisers ou l’insulter ? En tout cas, il y a les coups. Ils ne disent pas leurs noms, mais on reconnaît Edouard Stern, le banquier suisse retrouvé mort en 2005, le corps soutenu et enveloppé par du cuir, assassiné par sa maîtresse Cécile Brossard, à la fois dépeinte comme une call-girl et une victime.
Davantage inspiré par l’interprétation romanesque qu’en a fait Régis Jauffret dans son livre Sévère, la réalisatrice ne s’attache pas à la réalité brute des faits mais en présente un portrait d’homme à mi-chemin entre l’enfant gâté et le tortionnaire, tout en réduisant au maximum les effets de psychologie. Tout est dans le silence que ce trio de personnages s’impose, qui sont aussi violents qu’un coup de fouet. L’emprise et la manipulation sont progressives, sans que l’on puisse comprendre ce qui pousse cette femme à continuer, malgré ses menaces, cette relation toxique et dont l’absurdité se révèle au contact d’un entourage réduit. Mais à force de chercher le trouble, dans ces couloirs aussi longs que froids, dans ces non-dits et le visage de cette femme qui s’éteint de plus en plus vite, Hélène Fillières tombe dans la stylisation à outrance et, si on appréciait la distance, on redoute le fossé mis entre les personnages et le spectateur. Les deux comédiens, pourtant très bien dirigés dans la première partie du film, semblent en effet se perdre dans un scénario qui manque parfois un peu trop d’enjeux.
Coproduit par Samsa Films et tourné en grande partie au Luxembourg, Une histoire d’amour est un film noir, genre et couleur confondus, qui laisse une impression aussi glaciale que son atmosphère.

Julien Davrainville
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