Aubaine ou problème ? La célébration des anniversaires est devenue un phénomène pernicieux pour enfants, parents et entreprises

Pas du gâteau

d'Lëtzebuerger Land du 25.10.2019

Démission parentale Laisser ses enfants dans une aire de jeux à un tiers pour chercher autour de quoi les occuper pendant les vacances et le reste de l’année. Tel est le principe du salon Top kids organisé ce weekend à Luxexpo. Châteaux gonflables, pêche aux canards et spectacle de BMX avec le champion du monde 2010 et référence de la discipline Viki Gomez sur l’aire de jeux de 2 000 mètres carrés, voilà le programme de la septième édition de l’événement pensé et conçu pour compte propre par l’agence de communication Brain & More. Dans les allées, une trentaine d’exposants. Certains d’entre eux vendront l’organisation d’anniversaires comme un service, tels Kiddy Events, société événementielle, ou Liberty Park, un hall d’activités pour enfants tournées autour de l’exercice physique, des sensations fortes et du trampoline. L’entreprise basée à Terville en France empiète sur le pré carré des voisins luxembourgeois, saturés le weekend et durant les congés scolaires.

Les ZigZag, Yoyo, JumpBox (en périphérie de la capitale), Fun City (Pétange) ou encore Ozone (Foetz) déboutent régulièrement les parents qui ne s’y prennent pas assez tôt dans l’organisation de l’anniversaire du bambin. La demande est forte. Elle tient à des changements démographiques et sociologiques, non sans soulever un certain paradoxe, puisqu’elle symbolise à la fois une demie démission parentale (celle de ne plus vouloir encadrer les anniversaires au domicile) et la volonté de manifester un maximum d’attention pour sa descendance.

La croissance de la population et plus particulièrement celle des cinq – quatorze ans, de dix pour cent depuis 2011, s’érige en primat de l’existence de ce marché. L’augmentation du taux d’emploi des femmes et la stabilité de celui des hommes participent aussi à l’externalisation de la fête d’anniversaire. « Quand on a une vie tellement occupée, tellement stressante, cela permet de se libérer d’un poids », témoigne Anne Decocq, psychiatre de l’enfance au centre de pédiatrie du Val Ste Croix. La médecin spécialisée révèle au passage que la question de l’anniversaire « revient souvent comme un problème en consultation ».

Américanisation Pourquoi ? Parce que sa célébration revêt une importance qu’elle n’avait jamais portée jusqu’alors. Les spécialistes des sciences humaines telle que la sociologue française Régine Sirota, experte ès anniversaire, trouvent son origine chez les Perses qui célébraient ce jour de la naissance «  par des solennités particulières », selon les termes employés par Hérodote au cinquième siècle avant JC. Fêté chez les Romains au premier siècle de notre ère, l’anniversaire a disparu du calendrier au profit des rites religieux. « Avec l’apparition de la chrétienté, l’anniversaire est assimilé au culte de soi et devient péché d’orgueil », relève Régine Sirota. Ponctuellement réhabilitée par nobles et bourgeois au fil de l’histoire, notamment chez les protestants de l’Église anglicane, la célébration traversera l’Atlantique avec les colons anglais et ne reviendra en Europe occidentale qu’au sortir du deuxième conflit mondial en marge du plan Marshall, d’une certaine américanisation de la culture, de la sécularisation de la société et d’une croissance économique forte.

L’anniversaire est une opportunité commerciale. Il n’en porte pas moins une dimension sociologique. Selon les ethno et les anthropologues, il est un rite constitutif de la civilité de l’enfant. « L’anniversaire est un moment de réunion et de fête qui va ritualiser le fait que l’enfant grandit, s’arrêter sur ce qu’il a accompli, notamment son réseau social », détaille Anne Decocq.

« Le soi de l’enfant se construit lors de ces anniversaires, notamment l’estime de soi. Sa valeur va être illustrée dans une fête d’anniversaire », relève encore la psychiatre. À partir de sept ans, les enfants participent à l’organisation de la fête. Ils adoptent naturellement une approche ludique et l’enfant prescripteur (terme consacré par la science économique)… prescrit. Les aires de jeux couvertes précédemment citées récoltent une bonne partie des suffrages, mais d’autres acteurs de niche se démarquent comme Laser Game Evolution (Howald et Ettelbruck), Zenergy Kids à Capellen (activités ludiques sur tatami en présence d’un éducateur), Bricks 4 Kidz (ateliers de constructions encadrés) ou Luxlait qui accueille les fêtes d’anniversaire (et des mariages) en son Vitarium de Roost pour faire découvrir la conception des produits laitiers.

La relocalisation de l’anniversaire au dehors du domicile arrange tout le monde (le cas échéant). « Une petite fête à l’abri des critiques, un lieu neutre au niveau social et culturel… si vous avez peur que votre maison soit mal jugée par les amis », explique Anne Decocq. C’est l’ambition en tout cas. « Car rien n’est tout à fait neutre. C’est d’ailleurs pour ça qu’il y a un marché. » Les enfants sont aussi plus ou moins guidés (influencés ?) par leurs parents. Ils font entrer d’autres paramètres dans l’équation. D’abord la culpabilité, souvent, « parce que l’on travaille trop ou parce que l’on a moins la garde de l’enfant qu’on ne l’imaginait » dans le cas de parents séparés, on a tendance à tout passer. « Puis on peut être fragilisé face à la présence sociale alors on essaie de compenser », explique le docteur Decocq.

Marqueur social L’anniversaire sera le vecteur utilisé par les parents pour porter le message d’une appartenance de classe. Le traditionnel anniversaire chez McDonald’s (qui a démocratisé l’externalisation de la célébration en Europe occidentale) a laissé sa place aux ZigZag and co. Plutôt que verser 6,5 euros par enfant pour un happy meal et un batifolage dans une piscine à boules, la « profession intellectuelle » paiera autour de 20 euros par enfant invité pour lui faire accéder aux playgrounds spectaculaires de Yoyo, ZigZag, Ozone et Fun City. Chacun repartira avec un sachet de babioles en plastique et des bonbons, comme si la frénésie consommatrice durait éternellement.

D’autres privilégient l’approche nature, par conviction ou pour ne pas faire la même chose que le copain ou la copine du weekend précédent, dans une ferme pédagogique. La tendance génère un effet d’aubaine pour le secteur agricole local. Selon l’association fédérant les fermes pédagogiques (APFAPL), une vingtaine d’entre elles accueillent les enfants (et parfois leurs parents) pour des anniversaires. Les prestations (tour dans la ferme, soin des animaux, goûter) coûtent en moyenne deux cents euros. Ces revenus mettent généralement du beurre dans les épinards de l’agriculteur qui parfois peine à vivre de son activité. Pour certaines fermes, les anniversaires et l’accueil des groupes en général représentent la plus grande partie du chiffre d’affaires. Au Kass Haff, 350 visites de groupes sont organisées annuellement. « Au moins la moitié sont des anniversaires », explique Tom Kass. Ils ont principalement lieu les mardi, jeudi et samedi. La famille a investi pour offrir aux classes et aux bandes d’amis un accueil idoine, en termes d’infrastructures (salle de réception) et de personnel (une employée). C’est un métier à part, concède le maître des lieux en faisant référence à son épouse qui se maintient à l’écart dans le Naturata dont elle a la gérance et qui est logé sur le site de la ferme (qui lui vend une vingtaine de ses produits). « Il règne quand même un certain désordre. Il faut être patient et ne pas crier tout de suite quand les enfants font tomber deux œufs », explique Tom Kass.

L’anniversaire le plus coté reste celui organisé à la Villa Vauban ou au Casino d’art contemporain. Moins cher (respectivement 190 et 160 euros), car les institutions ne jouent pas leur survie dans l’organisation de tels événements, il garantit aux parents organisateurs une respectabilité de classe. Le package comprend une visite guidée, un atelier créatif et « un gâteau délicieux » (comme présenté sur le site du musée localisé au milieu du parc de la capitale).

« La célébration peut verser dans l’escalade », dans la considération du lieu ou au moment des cadeaux, prévient Anne Decocq. À raison d’un cadeau par enfant invité pour l’invitant, ce dernier se retrouve surchargé d’un point de vue littéral, mais aussi symbolique. « C’est la fête de l’individu dans l’estime de soi, pas dans sa glorification », rappelle la psychiatre. « Il faut privilégier la qualité à la quantité et au bling bling, ouvrir le dialogue avec son enfant, s’arrêter sur son parcours, inviter son cercle rapproché, » conseille-t-elle. Des prédications qui semblent rester vaines au vu de l’abondance de cadeaux dans laquelle baignent les enfants célébrés tous les weekends.

Saisonnalité Ce mardi, le fondateur et exploitant du parc Ozone à Foetz nous signale que 27 anniversaires ont été organisés le week-end dernier, un record pour l’entreprise née en avril. L’affluence attestée au Yoyo et au Zigzag en fin de semaine poussent à croire que les lieux sont de véritables machines à fric. Steve Darné, cogérant de 1COMgroup, société qui rassemble seize établissements de l’Horeca au Grand-Duché et le Yoyo (créé en 2011 parce qu’il n’y avait pas de lieu dans lequel les parents pourraient laisser leurs enfants s’amuser pendant qu’ils mangent « quelque chose de bon »), nuance la performance économique. « C’est très bien en automne et en hiver », dit-il. Le reste du temps, c’est plus calme.

Une rapide exploration au registre de commerce permet de se rendre compte d’un déficit cumulé de plus de 100 000 euros. Dans le même ordre d’idée, le gigantesque hangar du Ozone sur le parking du Cora Foetz, sonnait creux mardi à 17 heures. Si un anniversaire était organisé (des tarifs préférentiels sont exercés en semaine pour étaler la demande) à ce moment précis, l’espace aurait pu en accueillir bien d’autres. Zigzag à Bertrange (acteur historique du marché) publie un bénéfice de quelques dizaines de milliers d’euros. Idem pour Loisirs Games, société exploitant les laser games de Howald et Ettelbruck. Le business de l’anniversaire s’avère hautement cyclique… mais aussi tabou. Tous n’ont pas souhaité répondre à nos sollicitations (parfois répétées). Le commerce voué aux enfants convoque une certaine pudeur. Steve Darné assume. Il reproche au gouvernement une législation bancale en la matière (pas de formations spécialisées pour justifier l’ouverture d’une aire de jeux et donc complexité de l’entreprise). Il projette d’ouvrir l’année prochaine une crèche dans la continuité du Yoyo et du Fitness Zone (que 1COMgroup exploite aussi) pour proposer une gamme de services variés aux bouts-de-choux. Ozone n’a elle pas encore bouclé son premier exercice financier. Le site sur lequel son fondateur un ancien de IBM, Ian Murdoch (d’origine anglaise), à savoir celui d’Indyland (qui a fait faillite) rappelle que les anniversaires ne sont pas forcément joyeux.

Pierre Sorlut
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