Binoche, la vivante

d'Lëtzebuerger Land du 27.02.2015

Elle est rigolote, Juliette Binoche ! Rigolote, Binoche ? Ce n’est a priori pas l’adjectif qui vient en premier à l’esprit pour décrire la comédienne française, et pourtant ; outre que sa filmographie affiche de belles comédies, elle est véritablement pleine d’humour. Le public de la Cinémathèque de Luxembourg a pu s’en rendre compte, mercredi 18 février, dans le cadre de la rétrospective qui lui était consacrée tout au long du mois. En jean, pull large, peu maquillée mais avec talons hauts, souriante, irradiante, elle s’est prêtée à une heure et demie d’entretien avec Claude Bertemes et de questions avec la salle, avant la projection du magnifique Bleu, de Krzysztof Kieslowski (1993).

« Je suis tout excité ! » a d’emblée lancé le directeur de la Cinémathèque, enjoué comme un enfant. Quelques minutes plus tard, il faisait projeter un extrait de Rendez-vous, de Téchiné (1985), son premier grand rôle au cinéma. Une scène érotique plutôt crue. La lumière revenue, Binoche attrape son micro : « Je comprends pourquoi il est excité de me rencontrer ! » rit-elle. Le ton est posé. Une soirée toute en légèreté et en sourires durant laquelle elle a montré une rare générosité à partager ses réflexions sur son métier, ses souvenirs de tournage. Et plus l’entretien avançait, plus ses observations s’avéraient d’une incroyable justesse, pas seulement sur le monde du spectacle, mais sur la vie, simplement.

Actrice « d’auteurs », elle est plutôt Kieslowski que Spielberg, qui la voulait pour Jurassic Park : « Je lui ai dit au téléphone, si tu me fais jouer un dinosaure je veux bien, sinon, non ! » raconte-t-elle en riant franchement. Que pense-t-elle d’Hollywood ? lui demande Claude Bertemes. « Ça n’a pas été mon choix car je ne voulais pas rentrer dans un système. Remarquez, l’indépendance est aussi un système peut-être... »

Actrice physique, ou plus exactement « actrice totale », si cette expression n’est pas trop artificielle pour décrire une comédienne de corps et d’esprit : « Le jeu, ça n’est pas conceptuel, disait-elle à la conférence de presse d’Antigone, au Grand Théâtre (voir l’édition du 20 février). C’est la vibration des cellules, c’est relier l’esprit au corps... » « L’émotion, rajoutait-elle à la Cinémathèque, c’est l’expression du cœur à travers le corps... mais on peut se péter la gueule ! » rit-elle, et ce rire monte par vagues jusqu’au balcon. Elle plonge de tout son corps dans ses rôles, elle danse (au cinéma, et sur scène, voir le duo avec Akram Khan, in-i, en 2008). Elle a d’ailleurs en projet le premier film de l’immense chorégraphe Angelin Preljocaj, dans lequel elle sera... chorégraphe.

Actrice de théâtre, enfin. « Enfin », parce qu’il faut bien un ordre à cette énumération imparfaite. Car enfin, elle a toujours joué au théâtre, depuis 1982. Quand Claude Bertemes lui demande la différence entre le cinéma et le « spectacle vivant », elle réfute l’expression : « Le spectacle vivant, c’est être vivant à l’intérieur de soi... »

Cette semaine, elle endosse donc le rôle d’Antigone au Grand Théâtre, celle qui dit non, dans une mise en scène d’Ivo van Hove, et dans la nouvelle traduction, en anglais, de la poétesse canadienne Anne Carson. Une langue dans laquelle Juliette Binoche excelle, qu’elle aime : « Il y a un amour des voyelles dans l’anglais... le français, c’est plus pointu. Les voyelles, c’est l’émotion... » On a hâte de découvrir ce qu’elle fera de ce rôle éternel : « Je ne pense pas qu’Antigone soit si émotionnelle que ça, dit-elle. Mais elle passe par des émotions difficiles. Elle veut retourner aux origines, à la question de la dignité. Son point de vue est ontologique, pas religieux : comment retrouver les racines de ce qui nous fait humain ? Go back to what you need, nous dit Antigone ».

Plus de trente ans ont passé depuis les débuts de Juliette Binoche. Mais le temps semble n’avoir pas de prise sur elle. Ou plutôt, une belle prise. Pour elle, le temps qui passe, justement, est « un formidable challenge. » Tout est affaire de « jouer les bons passages au bon moment. Le temps c’est comme un fruit : il y a les branches, les saisons, les feuilles, la montée de sève... Je ne sais pas si vous êtes d’accord », dit-elle d’une voix douce en se tournant vers le public.

Elle est rigolote, Juliette Binoche. Rigolote, et tellement douée. Pour l’art, et pour la vie. A propos des Amants du Pont Neuf, elle confie : « Ce film m’a changée, j’ai pris conscience de plein de choses. Que la souffrance n’est pas nécessaire. Que la vie est plus forte que l’art. »

Antigone de Sophocle, mis en scène par Ivo Van Hove, avec Juliette Binoche, est créé au Luxembourg et sera encore joué ce soir, vendredi 27, et demain, samedi 28 février au Grand Théâtre ; www.theatres.lu.
Sarah Elkaïm
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