Crises de la dette en Europe

Le chemin de croix de l’Irlande, ou la faillite d’un certain modèle de développement

d'Lëtzebuerger Land du 09.12.2010

Après la Grèce et le Portugal, c’est désormais à l’Irlande de payer le prix lourd des conséquences de la crise financière. La situation du tigre celtique – qui a aujourd’hui bien des difficultés à rugir – n’est cependant en rien comparable à ses compagnons d’infortune du sud de l’Europe.

Revenons un peu en arrière pour comprendre comment nous en sommes arrivés là : jusqu’en 1987, l’Irlande était un pays dont l’économie était avant tout agricole, qui souffrait d’un taux de chômage de 19 pour cent et d’un taux d’inflation de 20 pour cent. Le gouvernement irlandais décide de réagir et met au point une stratégie pour attirer les investisseurs étrangers. Une des mesures majeures prises est l’abaissement de l’impôt sur les sociétés, jusqu’à trois fois plus faible que la moyenne des autres pays européens. Ce dumping fiscal n’indispose en rien l’UE, puisque l’Irlande touche, jusqu’en 2006, les fonds structurels européens : ils représentaient jusqu’à sept pour cent de son PIB en 1991. Ajoutez à ceci un droit du travail très favorable aux employeurs, et vous avez la recette pour accueillir des entreprises étrangères par centaines : le taux de croissance du PIB irlandais dépasse les huit pour cent entre 1995 et 2000. Le développement spectaculaire de ce pays a dès lors été présenté comme un modèle à suivre pour les autres pays européens. C’est ainsi que Thomas Friedman, éditorialiste du New York Times enjoignait en 2005 la France et l’Allemagne à « se transformer en Irlande ou se transformer en musée. » Et pourtant, cette période de vaches grasses n’a pas profité à toute la population : la croissance s’est essentiellement concentrée sur les villes de Dublin et de Cork. Les investissements en infrastructures comme les routes les écoles, hôpitaux ont été négligés, et les transferts sociaux vers les couches les plus pauvres de la population furent inexistants. Moins visible que le dumping fiscal, la dérégulation bancaire appliquée à l’Irlande a attiré à la fois de très nombreux capitaux étrangers, capitaux qui ont favorisé une bulle immobilière spéculative. Les premiers ennuis sérieux sont arrivés en 2008. Les contrecoups de la crise financière mondiale ont fait exploser l’endettement des ménages : il représentait 166 p.c. des revenus disponibles des ménages irlandais en 2007, contre 77 p.c. en France. Le resserrement du crédit qui s’en est suivi a couté très cher à l’activité irlandaise : chute de 13 p.c. du PIB et augmentation du taux de chômage de 5 à 14 p.c. entre 2008 et 2010. L’explosion du déficit public (32 p.c. du PIB en 2010), conséquence du renflouement en urgence des banques irlandaises avec l’argent du contribuable incite les créanciers de l’Irlande à lui imposer une saignée prétendument salvatrice : le FMI et les autres pays membres de l’UE entendent « assainir » la dette irlandaise par une politique de rigueur qui va tuer tout espoir de reprise. Y compris au sein du FMI, certains experts constatent que les politiques d’austérité étouffent la croissance et assèchent les ressources nécessaires pour combler les déficits budgétaires.

Les mêmes politiques à la fois injustes et inefficaces sont encore et toujours appliquées, et, une fois de plus ce sont les institutions financières privées qui vont s’enrichir sur la détresse d’un peuple, le plan de sauvetage ayant surtout pour objet de renflouer les banques étrangères, surtout allemandes, britanniques, françaises, italiennes, qui avaient prêté massivement aux banques irlandaises pour profiter du « miracle irlandais ». La crise irlandaise illustre de façon très crue comment les profits sont aspirés par la sphère privée et les pertes sont mutualisées par la collectivité. Bien entendu, les conditions de ce plan de sauvegarde auront des conséquences dramatiques pour la population avec plus de 100 000 suppressions d’emplois publics, des coupes dans les allocations chômage et familiales, ainsi qu’une réduction du salaire minimum.

Il en est tout autrement du traitement des entreprises privées qui continueront à profiter du dumping fiscal : les profits des entreprises comme Google et Microsoft, qui ont fait de l’Irlande leur tête de pont sur le marché européen, sont bien épargnés par ce plan d’austérité.

Mais les peuples européens n’ont plus envie de se faire tondre comme des moutons comme par le passé : les coupures budgétaires imposées en Grèce au Portugal et en Irlande attisent une forte exaspération populaire et une mobilisation sociale massive qu’on l’on avait plus vu depuis longtemps : la dernière grève générale qui a eu lieu au Portugal datant de 1988. Ces mobilisations ne sont pas du goût du président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, qui s’est déclaré inquiet d’une « poussée nationaliste, chauvine, xénophobe » et d’un « populisme très, très agressif. »

Pour sortir de cette impasse, il y a plusieurs pistes à explorer : il faut avant tout revoir la régulation des marchés financiers qui captent la richesse produite par les nations par le mécanisme de la dette : c’est tout l’enjeu du Conseil européen du risque systémique, dont la création a été décidée en septembre et qui devra à l’avenir limiter les bulles d’endettement privé.

Ensuite, il faut revoir la fiscalité des sociétés transnationales : celles-ci ont inventé des montages très ingénieux qui leur évitent de payer les impôts là ou la richesse est créée. Savez vous que, selon une étude de Bloomberg, Google n’a payé que… 2,4 pour cent d’impôts sur les 12,5 milliards de dollars de bénéfices réalisés l’année dernière en dehors des États-Unis ? Ces chiffres, déjà choquants en période de prospérité, deviennent simplement obscènes en période de récession.

Enfin, la mission de la Banque centrale européenne (BCE) doit être complètement remise à plat : sa sacro-sainte indépendance et sa politique d’inflation minimale a jusqu’ici surtout profité aux institutions financières privées. La Banque centrale européenne prête à un pour cent d’intérêts aux banques, ce qu’elle refuse aux États. Le fonds de stabilisation financière met de l’argent public au service du privé et le refuse aux actions d’intérêt général. C’est à cela qu’il faut mettre un terme en instituant un fonds de développement social financé à taux zéro par la BCE et une taxation de mouvements de capitaux, en imposant des « donnant-donnant » d’investissements utiles quand on se porte au secours les banques, en favorisant un essor social partagé. C’est avec de telles réformes que les citoyens d’Europe pourront enfin de nouveau croire à une construction européenne digne de ce nom.

Sources utilisées pour cet article : Alternatives économiques, Le Monde diplomatique, blog Les dessous de Bruxelles (http://ellynn.fr/dessousdebruxelles/).
Jean-Sébastien Zippert
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