Marcel Reding (1914-1993) et Edouard Kinnen (1918-1975)

Deux abbés marxologues au « siècle des extrêmes »

Edouard Kinnen en 1974
Photo: Jochen Herling/Éditions Revue
d'Lëtzebuerger Land du 04.01.2019

« Die Väter des Marxismus haben sich gerne mit Problemen der Religion befasst. So sei es dem Theologen gestattet, sich mit Problemen des Marxismus zu beschäftigen »

Marcel Reding, 1967. Die Glaubensfreiheit im Marxismus

« Tout marxiste véritable met toujours sa pensée au service de l’action. Il ne s’agit point d’interpréter le monde, mais de le transformer, principe que les chrétiens ont trop souvent oublié »

Edouard Kinnen, 1971. Lénine, génie de la révolution

En décembre 1952, à une époque où la guerre froide atteint son paroxysme, un prêtre-théologien nommé professeur à l’université de Graz consacre sa leçon inaugurale à Thomas d’Aquin et à Karl Marx. Un exposé à l’allure thématique innovatrice, puisqu’il s’agit de relever et d’analyser « die bei aller Verschiedenheit bestehende ideengeschichtliche und systematische Nähe beider Denker » (Reding 1953 : 5). L’orateur n’est autre que l’ecclésiastique d’origine luxembourgeoise Marcel Reding (1914-1993) qui va désormais privilégier dans ses recherches théologiques la prise en considération de la philosophie marxiste.

En décembre 1971, à une époque où le Chili est gouverné par l’« Unidad Popular » du Président Salvador Allende (1908-1973), un certain Eduardo Kinnen publie un ouvrage portant sur l’œuvre de Louis Althusser (1918-1990), un des penseurs marxistes les plus en vue durant les années 60 et 70. Intitulée El marxismo : ¿humanismo o antihumanismo? Portant la signature d’un auteur au prénom hispanisant, l’étude sort de la plume d’un théologien originaire du Luxembourg : Edouard Kinnen (1918-1975). Titulaire d’une chaire de philosophie sociale à l’université catholique de Santiago de Chile depuis 1959, l’abbé Kinnen centre ses recherches sur l’œuvre de Karl Marx (1818-1883) tout en se présentant comme un critique intransigeant du marxisme-léninisme et un véhément adversaire du gouvernement Allende.

Comme Marcel Reding, Edouard Kinnen fait donc partie de ces intellectuels qu’il convient de nommer les marxologues. Étudiant et analysant les écrits de Marx dans une perspective non-marxiste, les marxologues s’opposent ainsi aux marxistes durant ce siècle des extrêmes que fut le XXe siècle. Ce qui amène le politologue Nicos Poulantzas (1936-1979) à affirmer que depuis la parution de l’œuvre de Karl Marx, chaque théorie politique constitue soit un dialogue avec le marxisme, soit une critique ouverte de la pensée marxiste. Une affirmation acceptée bien au-delà des clivages idéologiques majeurs, puisque Oswald von Nell-Breuning (1890-1991), le « Nestor der katholischen Soziallehre », déclare que « wir stehen alle auf den Schultern von Karl Marx » (Arnold 2010 : 235).

Ces états de fait énoncés par un marxiste français d’origine grecque et par un jésuite allemand d’origine mosellane constituent à eux seuls une raison pour décrire dans un contexte global les parcours intellectuels et les « vies » des deux marxologues de renom international, à commencer par Marcel Reding.*

Marcel Reding : de Mecher à Tübingen (1914-1952)

Né en 1914 à Mecher, un petit village situé dans le canton de Wiltz, Marcel Reding entre dans la vie alors que le monde bascule dans la Première Guerre mondiale pour la quitter en 1993 tout juste après l’effondrement de l’URSS et du bloc communiste. L’existence de Reding coïncide avec la périodisation que les historiens nomment le « siècle des extrêmes », à savoir la guerre de Trente Ans du XXe siècle (Grande Guerre, entre-deux-guerres et Seconde Guerre mondiale) ainsi que l’ère de la guerre froide. Précisons que la première phase de ce siècle correspond grosso modo aux années d’enfance, d’adolescence et aux années de formation intellectuelle de Marcel Reding, tandis que la deuxième phase couvre sa longue carrière académique.

« Wer kann sich schon in Luxemburg zum Ziel setzen, hier in Berlin Professor zu werden? […] Damals konnte man sich solche Ziele nicht setzen. ». Tels furent les propos tenus par un Marcel Reding arrivé à la fin de sa carrière professorale dans un reportage paru dans l’hebdomadaire luxembourgeois Revue en mars 1978. À la question posée par les journalistes de présenter et d’expliquer son parcours académique, il a donc répondu d’une façon quelque peu enjouée par une réflexion qui en dit long sur sa trajectoire professionnelle. En effet, celle-ci ne fut guère prévisible et envisageable dans la mesure que Marcel Reding a passé les premières trente années de sa vie au Luxembourg, pays dénué à l’époque de toute structure universitaire digne de ce nom.

Jusqu’à la fin des années 1960, les jeunes Luxembourgeois fréquentent les universités à l’étranger tout en étant obligés de passer leurs examens au Luxembourg devant une commission d’examinateurs nommés par le gouvernement luxembourgeois. Ce système dénommé « collation des grades » permet aux étudiants de décrocher à la fin de leurs cursus universitaires le « doctorat luxembourgeois », diplôme qui leur permet d’exercer au Grand-Duché une profession libérale nécessitant une qualification universitaire ou bien d’envisager une carrière comme professeur de lycée, magistrat ou haut fonctionnaire au sein des institutions publiques. Aux jeunes gens ambitieux comme Marcel Reding d’en tenir compte !

Marcel Reding est fils d’enseignants. Son père, Jean-Pierre Reding est instituteur, d’abord à Mecher, puis à Hagen près de Steinfort, tandis que sa mère, Marguerite, née Kauthen, est également institutrice et membre influente de l’association des instituteurs et institutrices catholiques. Quand il a quinze ans, le jeune Marcel perd son père qui meurt en 1929 à l’âge de quarante ans. Ce sera désormais sa maman qui veillera, ensemble avec son oncle, curé, à son éducation. C’est également chez son oncle qu’il passe ses vacances avant de reprendre ses études au Gymnase d’Echternach. En 1934, il obtient son diplôme de fin d’études secondaires pour fréquenter ensuite les « Cours supérieurs », ce régime d’enseignement supérieur à la luxembourgeoise qui tient lieu de première année d’études universitaires dans le cadre de la « collation des grades ».

À l’opposé de la plupart des étudiants luxembourgeois, le parcours de formation de Marcel Reding va s’avérer à la fois bien plus long et bien plus complexe, dans la mesure où il réussit à décrocher entre 1934 et 1947 un total de quatre qualifications universitaires et ecclésiastiques. Ainsi entre-t-il en 1935 au Grand Séminaire de Luxembourg pour recevoir l’ordination presbytérale en 1940. Puis, durant la Seconde Guerre mondiale, quand le Luxembourg vit sous le régime nazi, l’abbé Reding entame des études de philosophie et de théologie à Fribourg-en-Brisgau où il suit les cours de Martin Honecker (1888-1941) et de Martin Heidegger (1889-1976).

Pourtant, comme ce fut le cas pour tous les étudiants luxembourgeois inscrits à la Albert-Ludwigs-Universität, Reding fut forcé d’interrompre ses études en terre badoise. C’est lors de son entretien avec les journalistes de la Revue qu’il revient sur ses démêlés avec la « nationalsozialistischen Studentenführung » : « Sie drängte uns, in die Kameradschaft einzutreten. Dabei wandten sie sich an mich, denn ich war der Älteste. Ich sagte ihnen, sie sollten die Studenten in Ruhe lassen. […] Daraufhin wurden wir vom Studentenführer zu einer Versammlung gerufen: Er kam jedoch nicht zu seiner Rede, denn der Krach, den wir verursachten, war unbeschreiblich. Das führte dazu, daß sich der Gauleiter in Luxemburg um die Sache kümmerte. Wir mußten in das Schulungslager Stahleck bei Bacharach. 1940 wurde dann das Studium in Freiburg für die Luxemburger verboten ». En 1942, quand le « CdZ » (Chef der Zivilverwaltung) autorise de nouveau les étudiants luxembourgeois à entamer des études universitaires, Reding – entretemps nommé vicaire à la paroisse Saint-Henri d’Esch-sur-Alzette – décide de s’inscrire à nouveau dans une université allemande.

Fut-ce réellement opportun pour un prêtre luxembourgeois, qui de surcroît n’avait point de sympathie pour le régime nazi, de reprendre un cursus universitaire dans le « Altreich » à un moment où la société luxembourgeoise subit la politique totalitaire nazie et les mesures de répression du « CdZ » ? Nous ne savons pas si les journalistes de la Revue ont posé cette question à Marcel Reding. En revanche, ils citent les propos de leur interlocuteur quant à son choix de se réinscrire dans une faculté allemande : « Ich machte mir keine großen Hoffnungen, da ich schon einmal rausgeflogen war ». Suivant les conseils d’un proche, il s’adresse au « Gauleiter » – « indem ich ‘Heil Hitler’ wegließ und ‘Mit vorzüglicher Hochachtung’ schloß ». Reding poursuivra désormais sa formation en théologie à l’université de Tübingen où il présentera en 1943 sa dissertation intitulée « Das Wesen des Menschen nach der Lehre der griechischen Philosophie ».

Après la libération du Grand-Duché par l’armée américaine en 1944, Reding décide de se présenter aux examens de la « collation des grades » que le gouvernement luxembourgeois vient de relancer. Afin de préparer les examens luxembourgeois, Reding poursuit des études de lettres classiques à Paris, entre autres à la Sorbonne, à l’Institut catholique et au Collège de France. C’est en 1947 qu’il termine avec succès le cursus de la « collation des grades » en décrochant son « doctorat luxembourgeois ». Reding pourrait dorénavant prétendre à un parcours très honorable au sein du clergé diocésain.

Or, la même année où il décroche son diplôme luxembourgeois, il obtient la « Venia Legendi » à la faculté de théologie de l’université de Tübingen après avoir présenté sa thèse d’habilitation « Metaphysik der sittlichen Werte ». Doté de la plus prestigieuse qualification qu’une université allemande puisse décerner pour entamer une carrière académique au plus haut niveau, Reding a la chance de pouvoir compter en plus sur le soutien efficace de son directeur de recherche. Celui-ci n’est autre que le très réputé philosophe et théologien allemand Theodor Steinbüchel (1888-1949) dont l’œuvre doit beaucoup à Wilhelm Hohoff (1848-1923), que l’on considère comme étant l’un des précurseurs de la théologie politique moderne et l’un des coryphées de la marxologie non marxiste en Allemagne.

Dès le début de sa carrière académique, l’abbé Steinbüchel, dont la pensée est très marquée par la question sociale, consacre une partie de ses recherches à l’étude du socialisme allemand et aux écrits philosophiques de Karl Marx – du moins jusqu’à l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933. Citons à cet égard Der Sozialismus als sittliche Idee, sa publication doctorale de 1921, et son recueil d’articles Sozialismus qui ne fut publié qu’après sa mort en 1949. Steinbüchel ne fut pas seulement un théologien-philosophe de renom international, mais il fut également apprécié pour ses qualités de formateur. Vont sortir de ses séminaires des futurs professeurs d’université comme Bernhard Häring (1912-1998), Alfons Auer (1915-2005) et Marcel Reding.

Marcel Reding n’est d’ailleurs pas le premier ecclésiastique luxembourgeois à emprunter une telle carrière académique en Allemagne. L’historien Camille Wampach (1884-1958) fut « Dozent », puis « Honorarprofessor » à l’université de Bonn entre 1931 et 1941, année où il fut révoqué par les nazis pour ne reprendre ses services qu’au lendemain de la chute du « Troisième Reich ». Retenons également dans ce contexte le nom de l’historien de l’Église Joseph Lortz (1887-1975). Partisan du régime nazi, pour s’en distancer après 1938, Lortz fut le détenteur de chaires professorales, d’abord à l’académie de Braunsberg en Prusse orientale (1929-1935) et à l’université de Münster en Westphalie (1935-1950), puis à l’université de Mayence (1950-1956).

En 1947, Marcel Reding est engagé comme enseignant-chercheur à l’université de Tübingen avant d’y être chargé de la chaire de théologie morale après la mort de son mentor Steinbüchel en 1949. C’est à partir de ce moment que la carrière académique de l’abbé luxembourgeois est lancée pour de bon, comme en témoignent ses deux premières publications. Après avoir assuré l’impression de sa thèse d’habilitation en 1949, la maison d’édition L. Schwann de Düsseldorf sort la même année son étude Die Existenzphilosophie. Heidegger, Sartre, Gabriel Marcel und Jaspers in kritisch-systematischer Sicht.

Cet ouvrage nous révèle à bien des égards l’approche méthodologique et les positionnements analytiques de l’abbé Marcel Reding. C’est à travers le prisme de la théologie catholique que ce spécialiste de la philosophie de l’antiquité grecque et de la philosophie médiévale propose des analyses critiques portant sur les courants philosophiques contemporains. Démarches scientifiques que le théologien luxembourgeois cultivera tout au long de sa carrière professorale. Une trajectoire qui s’étend sur plus de trois décennies au sein d’un monde académique germanophone qui le conduira du Bade-Wurtemberg à Berlin-Ouest en passant par Graz en Styrie.

Graz (1952-1956)

C’est à la Karl-Franzens-Universität de Graz que Marcel Reding côtoie notamment son compatriote Rudolf/Rodolphe Palgen (1895-1975). Malgré leur différence d’âge, les deux érudits arrivent à cultiver un esprit de collégialité et de sympathie comme en témoignent leurs promenades communes en pays styrien. Quelle aubaine pour un professeur fraîchement nommé comme Marcel Reding que de pouvoir recourir en tant que nouveau-venu étranger aux conseils d’un confrère et compatriote parfaitement familiarisé avec les spécificités académiques locales, puisque détenteur de la chaire de philologie romane depuis 1943 !

Comme tout professeur des universités en début de carrière, le théologien Reding est amené à délimiter son champ de recherche au niveau thématique. De nouveau, nous retrouvons ici l’empreinte de son maître Steinbüchel qui lui avait conseillé de centrer ses recherches sur Aristote (384-322 av. J.-C.) et Thomas d’Aquin (1224/25-1274). Dorénavant, ce sont les systèmes philosophiques des deux penseurs qui se trouveront au centre des préoccupations de recherche de Reding. C’est bien à partir de ces deux philosophes qu’il tente d’appréhender l’œuvre philosophique de Marx. Une démarche de prime abord osée, mais qui s’inscrit une fois de plus dans le sillage conceptuel et méthodologique de son mentor. Encore qu’il serait erroné de limiter l’intérêt de Reding pour la philosophie de Karl Marx aux seules recommandations scientifiques de son « Habilitationsvater ».

Touché probablement par la question sociale lors de son vicariat dans la ville industrielle d’Esch-sur-Alzette, Reding demeurera sensible durant toute sa vie au sort des milieux ouvriers, et des salariés en général. Par conséquent, son intérêt pour la philosophie marxiste ne saurait se résumer ni au seul questionnement philosophique relevant de la recherche universitaire, ni au combat anti-marxiste purement idéologique. En effet, Marcel Reding essaie de proposer des terrains de discussion au-delà des divergences philosophiques qui existent entre la théologie catholique, marquée par les philosophies aristotélicienne et thomiste, et la pensée de Marx. Après sa nomination comme professeur de théologie morale à l’université de Graz, il énonce le 5 décembre 1952 dans sa leçon inaugurale intitulée « Thomas von Aquin und Karl Marx » quelques lignes conductrices qu’il poursuivra et développera durant toute sa vie de théologien-philosophe.

À Reding d’entamer sa conférence en soulignant que « Beide, Thomas von Aquin und Karl Marx waren geniale und originelle Aristoteliker » tout en concluant que « Aristoteles anerkennt den Wert einer theoretischen, philosophischen Existenz als Höchstform des Lebens. Thomas nimmt die personalen Bezüge in seine Synthese hinein. Marx entwertet oder leugnet die aristotelischen und thomistischen Zusätze und kommt so zu einer verkürzten Anschauung auch des politischen und ökonomischen Daseins, da der Bereich des Personal-Ethischen ihm entschwindet. Dass es freilich außerhalb seiner streng wissenschaftlichen Ausführungen auch genug der ethischen Momente bei Marx gibt, soll damit nicht geleugnet werden. » (Reding 1953 : 5 et 12).

Retenons dans ce contexte la réflexion analytique de l’historien de l’église Victor Conzemius (1929-2017) : « Im Kern enthielt dieser Vortrag die These […] dass der Atheismus nicht zwangsläufig zum Marxismus gehört, sondern sich aus der neuzeitlichen Religionskritik und dem Sozialkampf entwickelt hat. Was immer von Geschichtsgesetz, von Basis und Überbau zu halten ist, müsse nicht grundsätzlich atheistisch interpretiert werden. Verliert aber die politisch praktizierte Religionsfeindlichkeit ihre Legitimation, dann wäre ein neues Verhältnis von Christentum und Marxismus denkbar » (Conzemius 2008: 135).

Selon Victor Conzemius, le constat conclusif de Reding consisterait donc à soutenir de façon sous-jacente la possibilité d’un dialogue entre chrétiens et marxistes. À défaut de compatibilités philosophiques et en dépit de différences idéologiques et politiques fondamentales et irréductibles, Reding propose à travers sa démarche philosophique une plateforme de débat, sinon d’échange d’idées afin d’amorcer un dégel intellectuel entre les mondes chrétien et communiste. Lorsque Reding assurait sa leçon inaugurale à l’université de Graz, personne ne pouvait s’attendre à ce que son discours eût une répercussion d’envergure internationale. Car Marcel Reding fut jusque-là un jeune professeur de province dont la notoriété intellectuelle se limita aux réseaux académiques propres aux élites ecclésiastiques du « Mitteleuropa ». Ce qui définit l’importance philosophique et idéologique du discours professoral de Reding, ce fut son inscription dans les relations internationales du moment, dont l’allure fut régulée par les aléas de la guerre froide.

En 1952, la confrontation entre le bloc occidental mené par la puissance étasunienne et le monde socialiste dominé par l’Union soviétique bat son plein. Proposer en ces temps une ouverture de dialogue entre le christianisme catholique et le communisme stalinien relève d’un défi intellectuel certain. La prise de position du théologien luxembourgeois serait d’ailleurs tombée bien vite aux oubliettes si le régime soviétique n’avait pas inauguré une politique de coexistence pacifique avec le monde occidental après la mort de Staline en mars 1953. Trois ans après avoir prononcé sa leçon inaugurale, le professeur de théologie Marcel Reding sera l’invité du « Conseil pour les affaires des cultes religieux » auprès du « Conseil des ministres de l’URSS ».

« Opération Moscou » –
le pari du dialogue (1953-1955)

L’on peut d’ailleurs se demander par quelle voie d’information les autorités soviétiques furent mises au courant des positionnements philosophiques d’un intellectuel inconnu, qui de surcroît fut prêtre catholique. Or, si tout un faisceau d’éléments explicatifs nous permet d’appréhender l’invitation du théologien luxembourgeois en URSS, il importe d’en mentionner en premier lieu l’initiative personnelle de Marcel Reding. Pour preuve, celui-ci n’a pas tardé à envoyer à René Blum (1889-1967), ministre plénipotentiaire du Grand-Duché pour l’URSS, la version imprimée de sa leçon inaugurale. À l’ambassadeur de répondre à Marcel Reding dans sa lettre du 22 janvier 1954 : « Permettez-moi de joindre à mes remerciements pour votre aimable attention mes chaleureuses félicitations pour votre si savante exploration d’une ‘terra incognita’ – début d’une activité scientifique que je souhaite bien fertile à un compatriote, qui fait tant d’honneur à sa patrie ». Et d’ajouter à la fin : « Votre tout dévoué, René Blum. N. B. Pourrais-je avoir un exempl[laire] suppl[émentaire] pour ‘l’Institut Marx-Engels’ à Moscou ? Merci d’avance » (Document n°2, Conzemius 2008 : 146).

Anodine et banale à première vue, la lettre mérite pourtant une analyse approfondie. En transmettant son étude « Thomas von Aquin und Karl Marx » au représentant luxembourgeois en poste à Moscou, Marcel Reding n’est pas sans savoir qu’il s’adresse à un personnage connu pour ses positionnements idéologiques et politiques bien tranchés. En effet, celui qui répond au prêtre théologien avec une déférence formelle n’est autre que l’une des figures marquantes de la social-démocratie au Luxembourg. Président du parti socialiste de 1928 à 1940, ministre de la justice entre 1937 et avril 1940 avant de représenter le Luxembourg à Moscou à partir de 1944, René Blum est connu pour ses prises de position qui divergent des directives en matière de politique extérieure défendues par le parti socialiste et les gouvernements grand-ducaux. Comme en témoigne d’ailleurs son fervent engagement pour renforcer les relations amicales avec l’URSS en pleine guerre froide.

Pour preuve, retenons entre autres sa note au sujet de la « Réception au Conseil pour les Affaires de l’Église orthodoxe près du Conseil des Ministres – URSS ». Paru dans le quotidien soviétique Iswestija du 4 février 1955, Blum soumet au ministère des Affaires étrangères du Luxembourg une « traduction littérale pour permettre de se rendre compte : 1) de l’organisation officielle des Cultes en URSS ; 2) de l’importance donnée à des faits ecclésiastiques et de l’esprit de tolérance, sans cependant de trace de prosélytisme ». Tout en concluant : « Il est fort regrettable que notre presse lux. soit si peu au courant des faits religieux en URSS et se borne à reproduire les insanités des agences de presse USA etc. Tous les Luxembourgeois que j’ai eu le bonheur de recevoir à Moscou, ont pu se convaincre de l’état réel des choses » (Dossier AE-04361/1 ; ANLux).

En envoyant sa publication à un diplomate luxembourgeois aux convictions bien trempées, tout porte à croire que Marcel Reding ne le fait pas sans arrière-pensées. Mais que peut-il attendre des démarches de son compatriote-diplomate ? Une invitation de la part des autorités soviétiques ? À vrai dire, il y a lieu de relativiser la portée de l’engagement de René Blum, comme le démontre d’ailleurs Victor Conzemius dans son article intitulé « Kurier des Papstes ? » (Conzemius 2008 : 137). Selon l’historien de l’Église luxembourgeois, le voyage moscovite de son confrère théologien est la résultante de tentatives, d’engagements, de promesses et de décisions d’envergure transnationale qui se conjuguent depuis 1954, mais surtout pendant l’été 1955.

Ainsi, à côté des renseignements reçus par l’ambassadeur René Blum, les services soviétiques concernés sont au courant des thèses philosophiques de Marcel Reding pour en avoir été avisés par leurs diplomates en poste à Vienne. C’est à travers la presse autrichienne que ces derniers sont informés des thèses philosophiques exposées par le professeur de l’université de Graz. Et Marcel Reding réussit de son côté à faire connaître ses travaux à des intellectuels soviétiques lors de l’un des très renommés colloques de Florence. En effet, à la demande et à la grande satisfaction du ministre luxembourgeois des « Arts et Sciences » Pierre Frieden (1892-1959), Reding ne manque pas de participer à l’une des conférences organisées par le charismatique maire de Florence, Giorgio La Pira (1904-1977).

Laïc dominicain, antifasciste et l’un des membres fondateurs de la « Democrazia Cristiana », La Pira réussit à réunir entre 1952 et 1956 des congrès annuels « pour la Paix et la Civilisation chrétienne » auxquels participent des représentants tant de pays du camp occidental que du bloc communiste, ainsi que des pays du Proche-Orient et des pays du Tiers Monde émergent. Congrès emblématiques dont le bien-fondé idéologique se rapproche à bien des égards des positionnements idéologiques d’un Marcel Reding, voire même d’un Pierre Frieden. Ce dernier se réjouit d’avoir pu y envoyer l’un des « coming men » de la théologie catholique en « Mittel-
europa ». À Pierre Frieden de manifester sa gratitude dans sa lettre en date du 3 juin 1955 : « Cher Marcel, Suis heureux que tu aies accepté d’aller à Florence » (Document n°4, Conzemius 2008 : 147).

Au séjour florentin succédera quelques mois plus tard un voyage autrement plus important et décisif pour Marcel Reding. C’est probablement au début de l’été 1955 que l’ambassade de l’URSS à Vienne transmet une invitation de la part du « Conseil pour les affaires des cultes religieux » et de l’« Académie des Sciences de l’URSS ». Une invitation que le théologien luxembourgeois ne saurait honorer sans l’agrément des plus hautes instances de l’Église catholique en Autriche, voire du Saint-Siège. S’ensuit un ballet diplomatique dont les principaux acteurs furent le père jésuite Robert Leiber (1887-1967), secrétaire particulier et proche de Pie XII, le Baron Joseph von Kripp (1896-1980), ambassadeur d’Autriche auprès du Saint-Siège, ainsi que l’évêque de Graz-Seckau, Josef Schoiswohl (1901-1991).

Insistons sur les deux points forts de ces échanges diplomatiques. Le 5 juillet 1955, l’ambassadeur Kripp s’adresse à Marcel Reding pour l’informer « daß ich soeben eine telephonische Verständigung vom Staatssekretariat erhalten habe, Ihr Plan sei bis zur höchsten Stelle hinauf gemeldet worden und die Weisung laute nun: Die Reise des Professor R. nach Osteuropa ist keinesfalls ohne die Erlaubnis des zuständigen Bischofs von Graz zu unternehmen » (Document n°6, Conzemius 2008 : 149). En d’autres termes, le Saint-Siège ne s’oppose pas à un éventuel voyage du « Professor R. » en URSS tout en laissant l’ultime décision à l’évêque Schoiswohl, le supérieur hiérarchique de Marcel Reding. Attitude diplomatique s’il en est, puisqu’elle permet de déléguer la responsabilité entière et à l’évêque autrichien et au professeur luxembourgeois.

Au « Bischof von Graz-Seckau » de prendre son temps et de communiquer après mûres réflexions sa décision au « sehr geehrten, hochwürdigen Herr Univ. Professor ». À lire la lettre en date du 2 août 1955, l’on se rend compte que le prélat autrichien s’est certes résolu à donner son accord de principe au séjour moscovite, mais un accord soumis à bien des conditions impératives. En voici les principales: « 1. alles Politische müßte völlig ausgeschaltet bleiben. 2. jegliche Publizität müßte vermieden werden sowohl in Österreich wie in Rußland […]. 3. Eine Zustimmung für irgendwelche Zwecke der kommunistischen Friedensbewegung darf gar nicht erwogen werden […] » (Document n°8, Conzemius 2008 : 151).

Dès réception de la missive, Reding s’empresse de répondre à son supérieur dans un développement épistolaire en date du 8 août 1955. Lettre dans laquelle il partage les méfiances articulées par Schoiswohl envers un régime soviétique basé sur le principe de l’athéisme d’État: « Ich teile allerdings völlig Ihr Mißtrauen ». Tout en ajoutant: « Wenn ein echtes Interesse an religiösen Fragen besteht – aus politischen oder anderen Gründen und das sich dann in ernstlichen Zugeständnissen widerspiegeln wird – könnte es unsere Aufgabe sein, bei der Neuorientierung mitzuwirken » (Document n°9, in Conzemius 2008 : 152).

* L’inventaire détaillé des références bibliographiques et documentaires pourra être consulté sur le site du Land (www.land.lu) quinze jours après la parution de la troisième et dernière partie

Claude Wey
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