Heemwéi

Homo homini lupus etc.

d'Lëtzebuerger Land vom 31.01.2014

Que des bénévoles. De jeunes bénévoles en plus, ils étaient plus de 150 à travailler sans rémunération sur Heemwéi, le deuxième long-métrage de Sacha Bachim (après Who’s Quentin ?), produit avec beaucoup d’engagement et d’abnégation par l’asbl Feierblumm. Pas de financements par le Filmfund, mais seulement 25 000 euros de budget, provenant essentiellement du Service national et des fonds européens pour la jeunesse. Un projet qui a pris sept ans, dont trois mois de tournage et cinq ans de post-production, avant de pouvoir fêter sa première mardi dernier et commencer une carrière au cinéma (à Utopolis). Et un accueil enthousiaste unanime, de la presse en passant par le public de la première, jusqu’aux responsables de la Filmakademie, qui ont nominé le film dans la catégorie « meilleur long-métrage de fiction » pour le Filmpräis 2014. Heemwéi, un film d’amateurs qui a tout d’un grand ?

Si oui, on peut donc aussi le critiquer selon des critères professionnels, et cette critique sera alors beaucoup moins bienveillante, une fois dépassé le bonus « c’est génial des jeunes qui s’engagent pour la tolérance plutôt que de jouer à World of Warcraft à longueur de journée vautrés sur leur canapé ». D’abord un mot sur l’âge de l’équipe : le réalisateur Sacha Bachim, désormais psychologue, a 31 ans. Quentin Tarantino, un de ses grands maîtres, a tourné Reservoir Dogs à 29 ans, Andy Bausch a réalisé Gwyncylla à 27 ans et Troublemaker à 29, François Truffaut avait 27 ans quand il a tourné Les 400 coups, Godard en avait 30 pour À bout de souffle et Steven Spielberg en avait 29 quand il a réalisé Jaws (qui était son cinquième long-métrage). Donc, rien d’extraordinaire de ce côté-là, pas de Wunderkind à l’horizon.

Ensuite le sujet : encore un film sur la Deuxième Guerre Mondiale ?! Alors que presque toute la (brève) filmographie luxembourgeoise tourne autour de ce sujet, des Zwee vum Bierg de Menn Bodson, Marc Olinger et Gast Rollinger (1985) à Emil de Marc Thoma et Pol Tousch (2010), on aurait imaginé pouvoir tourner la page, passer à autre chose. Mais, visiblement, même la génération née après les années pop y trouve encore un intérêt, et Tarantino a bien montré avec Inglourious Basterds qu’on pouvait encore faire un film de guerre tout à fait différent aujourd’hui. Le problème de Heemwéi (« le mal du pays »), c’est qu’on a l’impression de se trouver dans une boucle temporelle, de faire un saut en arrière de trois décennies en voyant la famille de paysans dans son salon, les femmes en tabliers qui s’adonnent aux travaux manuels et papotent et le père qui essaie d’écouter la grande-duchesse Charlotte sur les ondes longues de la BBC – et si on était toujours aux Zwee vum Bierg ? Bon, ici, la fille de la famille, Marie (Laurence Streitz) passe ses soirées à se promener à poil dans sa chambre et à aguicher les garçons du village en chemise à carreaux qui attendent sous sa fenêtre – parce que, alors que les hommes se sacrifient au front, il n’y a pas plus infidèle que ces jeunes femmes, vous le savez bien...

Pourtant, les auteurs Sacha Bachim et Steve Hoegener, historien de formation et un des deux acteurs principaux du film (il incarne Jos), ont écrit un scénario (avec aussi les idées de Philippe Wirtz) qui ne manque pas d’angle : Fränz (Luc Lamesch, qui avait encore les rondeurs de l’adolescence au moment du tournage, c’était avant Weemseesdet ?) et Jos, deux jeunes garçons, en ont marre de la guerre, et ne veulent pas mourir dans un uniforme nazi, alors qu’ils sentent que la fin de la guerre approche. Nous sommes en 1944 en France, et les deux Luxembourgeois vont décider de déserter l’armée et de rentrer chez eux, à pied. Comment un long périple, un voyage initiatique à travers la nature, une sorte de Boys on the run dans nos régions. Dormant à la belle étoile, mangeant ce qu’ils trouvent et discutant du sens de la guerre, de leurs motivations de s’engager ou de quitter l’armée, rêvant avec nostalgie de leur jeunesse insouciante d’avant... Et c’est d’un ennui monumental par moments, parce que les dialogues ne sont simplement pas à la hauteur.

Pourtant, ce que Sacha Bachim essaie de dire avec son film est une nouvelle approche dans le traitement populaire de l’histoire récente du grand-duché : c’est un peu leur Et wor alles nett esou einfach à eux. Car si Jos est à moitié allemand – et peut-être nazi, comme le lui reproche son ami de fortune –, Fränz par contre n’était même pas enrôlé de force, mais portait l’uniforme ennemi de son plein gré. Lors de leur fuite, ils doivent se poser sans cesse des questions de principe, notamment sur leur loyauté, et sur les sacrifices et cruautés qu’ils sont prêts à faire pour arriver à leur but, celui de rentrer chez eux. L’armée les a abrutis, il n’y a pas de doute à cela, désormais, malgré leur jeune âge, ils sont prêts à voler l’identité d’un mort, à tirer de sang froid sur des soldats ennemis qui ont leur âge, à abuser de la bonté de civils...

Vient la forme : alors que le scénario est trop long, et, mis à part la fin originale montée en ellipse avec le début, extrêmement classique et linéaire, ce sont surtout l’image (Olivier Koos), la lumière et la musique (Daniel Balthasar) qui impressionnent et font que Heemwéi ressemble un tant soit peu à un film professionnel. Tourné en extérieur, le film a pu profiter d’excellents repérages, avec souvent des décors naturels époustouflants. Par contre, côté décor, maquillage et équipements, ils n’y sont pas allés de main morte : des camions, des chars, des uniformes (essentiellement prêtés par le Musée militaire de Diekirch), en veux-tu, en voilà. Et parce que tout cinéaste amateur veut un jour faire son Spielberg, voilà des explosions, des bras qui sautent, du sang qui gicle – Saving Private Fränz en quelque sorte. Les ficelles sont parfois si grosses qu’on ne peut s’empêcher d’éclater de rire à la vue de cette version splatter d’un film de guerre, alors qu’on devrait être tétanisé par la cruauté des combats.

josée hansen
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