Entretien avec Marc Lauer, directeur général du groupe Foyer

Les assureurs ont toujours la cote

d'Lëtzebuerger Land du 09.12.2011

d’Lëtzebuerger Land : Les assureurs s’intéressent autant que les banquiers à l’épargne des résidents luxembourgeois. Foyer avait réalisé en 2010 un tiers de son encaissement sur le marché luxembourgeois de l’assurance vie en produits d’épargne individuelle. Comment l’encaissement dans ces produits a-t-il évolué en 2011 ?

Marc Lauer : Nous avons connu, avec un produit comme Flexivie Click, un encaissement en hausse de pratiquement vingt pour cent. Aujourd’hui, nous avons presque atteint 150 millions d’euros de provisions techniques. Les autres produits ont également bien progressé, même si ce n’est pas au même rythme. D’année en année, nous parvenons à capter un nombre grandissant de clients s’intéressant aux produits d’assurance comme des outils pour investir leur épargne. Les produits traditionnels de couverture de risques ont aussi bien évolué.

D’où vient cet engouement ?

Les assureurs ont la cote au Luxem[-]bourg. Nous sommes un des pays où la confiance accordée à l’assureur par rapport à la banque est très positive. Au cours des trois dernières années, les assureurs, de manière générale, ont été davantage des observateurs dans la crise que des acteurs. Les plans de sauvetage initiés par les États, en Europe ou aux États-Unis, l’ont été plus à l’égard des banques que des assureurs.

Il y a quand même eu les problèmes d’AIG aux États-Unis et d’Ethias en Belgique. Ce n’est pas leur métier classique d’assureur qui a précipité ces sociétés dans la crise, mais le fait qu’elles se soient aventurées dans des activités financières ne correspondant pas à leur savoir-faire de base, ce qui a généré des risques inconsidérés ayant ainsi amené les États à leur venir en aide.

Au Luxembourg, les sociétés, du moins les sociétés luxembourgeoises, sont très bien capitalisées. Au Foyer, notre stratégie et nos visions sont à long terme. Nous n’avons pas connu de problèmes financiers au cours des dernières années.

De plus, les assureurs, contrairement aux banques, ne sont pas sujets au risque systémique. En effet, si La Luxembourgeoise allait mal, ce qu’évidemment je ne souhaite pas, cela ne constituerait pas un risque direct pour Foyer et vice-versa. Ceci reste vrai tant que nous ne sommes pas soumis à des systèmes de garanties tels que la Commission européenne voudrait nous en imposer, auquel cas, le secteur des assurances, du moins luxembourgeois, encourrait également un risque systémique.

À quel niveau de rendement les clients des produits d’épargne individuelle peuvent-ils s’attendre ?

Flexivie Click a servi l’année dernière un rendement de 3,4 pour cent. Le rendement sur ce produit sera fixé par une décision du Conseil d’administration qui se tiendra à la mi-décembre, donc je ne peux rien dire pour le moment. Toutefois, en raison de la structure de notre portefeuille, qui est investi à long terme et du fait que nous sommes un peu moins exposés aux volatilités des taux à court terme que nos concurrents banquiers en termes de collecte d’épargne, je peux m’imaginer que nos taux iront au-delà des taux actuellement offerts par les banquiers à court et à moyen terme.

C’est-à-dire ?

Les produits structurés actuellement offerts par les banques peuvent aller jusqu’à 2,25 pour cent. Cela ne me fait pas tellement peur.

Au regard de l’inflation, ces taux servis ne sont pas vraiment folichons

Ceux qui offrent des taux folichons par les temps qui courent sont des irresponsables. Cela dit, un assureur s’inscrit dans le long terme également envers sa clientèle. Il doit donc être à même de lisser un certain nombre d’événements à court terme afin que ses clients n’en ressentent pas trop les effets négatifs. Nous voulons donner à nos clients quelque chose qui maintient leur confiance dans Foyer.

Qu’est ce qui fait la différence pour un épargnant entre son assureur et son banquier ?

Le financement est différent. Les assureurs ne collectent pas de l’épargne à court terme pour la transformer dans des prêts à long terme. L’argent que nous collectons entre dans nos bilans, où nous le gérons en toute responsabilité. Contrairement aux banques, nous ne créons pas, d’effet multiplicateur sur la masse monétaire. Nous jouons un autre rôle et fonctionnons d’une autre manière, et de ce fait, notre attitude diffère vis-à-vis de la collecte d’épargne. D’ailleurs, nous n’avons pas besoin de collecter de l’épargne pour garantir un certain nombre de ratios de liquidité prudentiels. Au contraire, si nous collectons de l’épargne, nous devons constituer des fonds propres et remplir des exigences prudentielles en contrepartie.

Ces différences jouent actuellement en faveur des assureurs, mais je ne peux pas dire que cela ne changera pas à long terme. Néanmoins, les assureurs ont aussi besoin des banques pour y déposer leur trésorerie et leurs actifs mobiliers. C’est pourquoi le secteur de l’assurance, tout comme l’économie en général, a un intérêt primordial à ce que le système financier général continue à fonctionner de la manière la plus normale possible.

Auriez-vous des doutes sur l’évolution « normale » du système financier ?

En tant qu’assureurs, et en cela rejoints par nos collègues banquiers, nous considérions que les emprunts d’États européens étaient une catégorie d’actifs sans risque de contrepartie. De plus, la réglementation était telle que nous étions encouragés à investir largement et parfois même sans limites dans ces actifs. Aujourd’hui, il nous faut constater que certains émetteurs d’emprunts publics autrefois considérés sans risque de contrepartie ne le sont plus, loin de là. Par ailleurs, ceux qui présentent toujours les niveaux de sécurité requis offrent une rémunération de taux si faible qu’au vu des règles comptables et de valorisation que les autorités internationales nous imposent, ils ne peuvent engendrer que des pertes dans nos livres à court et à moyen terme. Nous n’y souscrivons donc pas. Le ministre des Finances Luc Frieden, lors de la Journée de l’assurance, s’est étonné du fait que les investisseurs ne voulaient pas souscrire en nombre suffisant aux dernières émissions du Bund allemand, mais je ne crois pas que ceci soit un signe de méfiance de leur part. Au contraire, nous aurions bien aimé y souscrire. Cependant, nous estimons qu’une convergence des taux aura lieu dans les mois et années à venir sur base d’une solidarité croissante entre États membres de la zone euro. Aussi, la valorisation market-to-market des actifs mobiliers qu’on nous impose entrainera inévitablement des pertes comptables dans nos livres.

Une partie de cette crise résulte donc aussi du fait que les régulateurs nous imposent cette valorisation market-to-market pour des titres qui ont pour vocation d’être détenus à plus long terme, créant ainsi une volatilité supplémentaire dans nos livres. D’où la peur d’investir dans ces obligations étatiques de bonne qualité, pas tant pour le risque de défaillance qu’elles représentent qu’en raison de la valorisation des obligations.

Vous êtes donc coincés. Que faire alors puisque les assureurs ont d’importantes contraintes de portefeuille ?

Nous n’avons pas le droit d’acheter, du moins pour les actifs représentatifs des provisions techniques, ni des matières premières, ni de l’or. Foyer, comme beaucoup d’autres assureurs, a essayé de trouver son ‘moindre mal’ dans une répartition extrêmement poussée de son portefeuille avec une concentration sur des obligations privées, très diversifiées tant par émetteur que par secteur, tout en évitant des secteurs peu prometteurs tels que le secteur financier.

Par ailleurs, les nouvelles règles européennes de solvabilité vont amener chez les assureurs des besoins en capitaux plus importants et alourdir leurs frais administratifs, et ce malgré le fait que les anciennes règles ont bien fonctionné, bien qu’intellectuellement un peu frustes. De deux choses l’une : soit nous faisons comme les banques et nous commençons à réduire nos activités, en limitant les couvertures d’assurance proposées, par exemple sur les grands risques et risques spéciaux, soit nous répercutons les conséquences de ces nouvelles règles sur les prix.

Les prix et donc les primes ?

Pour les assureurs, les prix sont les primes. Pour faire une activité réglementée, il faut du capital, ce qui est normal. Que ce capital soit réglementé l’est aussi, mais il faut aussi prendre conscience que le capital requiert une rémunération. Voyez ce qui se passe aujourd’hui dans le secteur bancaire : on lui a imposé d’augmenter ses ratios de fonds propres et certains ont cru que le secteur allait lever du capital en conséquence. Or, que se passe-t-il ? Les banques, faute d’investisseurs prêts à mettre du capital à disposition d’un secteur d’activité à réglementation croissante et futur incertain, sont en train de réduire leur voilure. Si l’on vous dit d’un moment à l’autre que la détention d’emprunts étatiques exige une couverture en fonds propres que vous ne parvenez pas à collecter, vous devez alléger votre bilan en vendant des actifs, entre autres ces mêmes obligations d’États. On s’étonne aujourd’hui que les investisseurs institutionnels ne souscrivent pas plus dans des emprunts d’États, mais on ne leur donne pas non plus les moyens et les encouragements pour le faire, on les pénalise même.

Au risque d’émetteur de ces pays s’ajoute donc une réglementation décourageant les entreprises du secteur financier à y investir.

Avez-vous constaté avec la nouvelle crise des modifications dans les comportements des clients résidents de l’assurance vie ? Y a-t-il des demandes de rachat de contrat par exemple ?

Sur le marché luxembourgeois, les produits où le risque de placement est supporté par le preneur, c’est-à-dire les produits en unités de compte ne sont pratiquement pas vendus. Et s’ils l’étaient avant la crise de 2007-2008, ils ne le sont plus aujourd’hui. C’est clairement un changement observé. Coïncidence ou non, nous avons lancé le produit Flexivie Click en 2007 et nous nous réjouissons d’un succès commercial franc. De manière générale, nous n’avons constaté aucun changement d’attitude chez les preneurs de contrats d’assurance et assurés en ce qui concerne le rachat de leur police ou une réduction de leur contrat.

En matière de risques, on vous a entendu dire que le portefeuille du Foyer n’est pas exposé à la dette grecque ni italienne. Avez-vous eu le pif ?

Nous effectuons depuis quelques années, et c’est une plus-value pour nous depuis que nous avons acquis les connaissances de CapitalatWork, une analyse émetteur par émetteur sur le couple rendement/risque. Nous avons cru voir relativement tôt, avant la crise de 2008, qu’il existait un potentiel dans les obligations corporate et nous y avons investi. Nous n’avons jamais détenu d’obligations étatiques grecques ou irlandaises en quantités autres qu’infinitésimales, et nous avons très tôt vendu le peu que nous détenions dans des obligations espagnoles et italiennes.

Sur les produits d’assurance pension ou vie, qui sont assortis d’avantages fiscaux, quelle est la tendance de la collecte cette année (notamment le 111bis), où la première motivation d’achat est moins la qualité du produit que la défiscalisation qu’il offre ?

La récolte est bonne. La croissance de la production en nombre de contrats dépasse largement les dix pour cent. Je regrette toujours le fait que ce produit soit avant tout ‘tax driven’, les clients l’achetant d’abord pour se défaire d’une certaine charge fiscale, alors que le but premier devrait être la prévoyance pour se prémunir d’un niveau plus important de retraite. Dans les années à venir, avec ou sans incitatif fiscal, l’assurance privée jouera un rôle de plus en plus important.

D’une manière générale, le gouvernement doit afficher lors de son projet de loi portant réforme des assurances pension comment il entend organiser à plus long terme la solidarité au sein des systèmes de financement publics des retraites. Voulons-nous que, d’ici vingt ans, 30, voire 33 ou 35 pour cent de la valeur ajoutée de ce pays soit annuellement destinée au paiement des pensions, alors que nous en sommes aujoud’hui à 24 pour cent ? Ceci est un choix de société, certes, mais personnellement, je n’aimerais pas que mes enfants versent un tiers de ce qu’ils gagnent pour garantir ma pension.

Si nous ne voulons pas que nos enfants travaillent uniquement pour payer nos retraites, il faut dès à présent inciter chacun à réfléchir au financement à terme de la retraite à laquelle il aspire, et ce éventuellement au-delà des seuils que les systèmes publics pourront lui garantir.

Véronique Poujol
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