La ville générique

d'Lëtzebuerger Land vom 01.11.2019

« La Ville Générique est tout ce qu’il reste de ce qu’était la ville. La Ville Générique est la post-ville en construction sur le site de l’ex-ville. (…) La rue est morte (…). L’art public est partout – comme si deux morts faisaient une vie. (…) La piétonisation – censée préserver – ne fait que canaliser le flot de ceux qui sont voués à fouler aux pieds l’objet qu’ils voulaient honorer. (…) La Ville Générique quitte l’horizontalité pour la verticalité. (…) La Ville Générique est encerclée par une constellation de Villes Nouvelles (…) [Son] aspiration implique automatiquement le rejet de toute référence résiduelle à la ville comme forteresse, comme citadelle. (…) En général, les copains du ‘chef’ – qui que ce fut – ont décidé de promouvoir une partie du ‘centre-ville’ (…). À l’évidence, il y a une prolifération de communautés – une sorte de zapping sociologique – rétive à toute interprétation trop générale… » Ce pamphlet virulent de l’architecte-philosophe néerlandais Rem Koolhaas contre ce qu’il appelle « la ville générique » date de 1994 (publié une première fois en anglais dans le recueil S, M, L, XL de son bureau OMA, Monacelli Press) mais pourrait s’appliquer tel quel au nouveau complexe Royal Hamilius en plein centre de Luxembourg-Ville. La domination de la couleur beige, la prolifération des atriums, la vénération des nouvelles technologies, « la rencontre de l’escalator et de la climatisation », les nombreux planificateurs qui engendrent un monstre urbain, le fait que le shopping y soit la seule activité concevable et que l’histoire du lieu ne soit plus considérée que comme un obstacle : tout y est, dans ce texte. Alors, si la catastrophe s’annonçait, si elle était si prévisible, pourquoi ne l’a-t-on pas évitée ? Est-ce comme dans la tragédie grecque, dans le mythe d’Œdipe par exemple, où l’inéluctable se produit, quoi que fassent les hommes pour éviter ce que prédit l’oracle. Le Royal Hamilius comme self-fulfilling prophecy de la ville privatisée ?

Le voilà donc, le projet-phare de la capitale. On ne peut plus dire « on va voir, peut-être que ce sera bien quand-même ? ». Il est là et massivement là, s’impose comme un crapaud dans le charmant étang que fut cet hyper-centre certes mal-aimé et pas très esthétique, mais utilisé de tous jusqu’au tournant du siècle. Entre la banque et le centre administratif Hamilius, entre l’arrêt de bus et le charme de la Poste centrale, le souterrain et ses hip-hoppers et autres artistes urbains, l’Aldringen avait une vraie raison d’être : c’était la polis, la cité au sens noble du terme. C’était un endroit public, avec des missions publiques – une bibliothèque, les bureaux du Biergerzenter qui accueillait les citoyens pour leurs démarches administratives, le poste de Police pour rassurer, les bus pour les navetteurs. Ce qu’on aura à la place, cet « ilôt multifonctionnel » que vante la Ville de Luxembourg sur son site internet, c’est un bloc monolithique énorme de 36 000 mètres carrés, décliné en différentes ambiances pour faire croire qu’il s’agit d’un développement organique. Presque la moitié de cet espace est réservé au commerce (16 000 mètres carrés), le reste se partage entre quelques services (1 000 mètres carrés), de l’horeca (1 300 mètres carrés), des bureaux (10 200 mètres carrés) et des logements (7 500 mètres carrés). Il y a aussi un parking souterrain profond de huit étages, avec des places XXL pour les SUV – le seul parking avec des ronds-points pour gérer la circulation (et qui est presque toujours vide à trois quarts).

Les pièces centrales, les filets pour ainsi dire, de ce nouveau centre sera un grand magasin des Galeries Lafayette, sur six étages (dont l’implantation a été applaudie comme la venue du messie par les responsables politiques de la ville) et une Fnac (qui sera inaugurée jeudi prochain, 7 novembre). Les appartements pour HNWI (pas de logements sociaux prévus) sont en vente à 875 000 euros pour cinquante mètres carrés, jusqu’à 1,7 million pour 123 mètres carrés. Les photos sur les sites des agences immobilières, outre les meubles design et les ambiances lumineuses des intérieurs, mettent toujours en avant la vue imprenable sur l’Hôtel des Postes de style Renaissance, construit au début du XXe siècle selon des plans de l’architecte d’État Sosthène Weis (l’avenir du bâtiment protégé n’est pas encore fixé). Caricaturalement, les riches pourront s’acheter cette vue charmante que le projet cache désormais au passant, tellement l’agencement des blocs d’immeubles sur l’espace de l’ancienne gare routière bloque le regard côté Boulevard Royal.

Mais c’est Sir Norman Foster ? Était-il possible de se tromper en choisissant le projet d’un des architectes européens les plus célèbres encore en activité, qui a révolutionné l’architecture britannique avec ses conceptions high-tech avec toujours une pointe de lyrisme, récipiendaire de plus de 300 prix et honneurs, dont un Pritzker et un titre de Lord conféré par la reine, créateur de plusieurs centaines de bâtiments à travers le monde, dont la coupole du Bundestag à Berlin, beaucoup d’aéroports et d’immeubles de bureaux, et qui, à 85 ans, supervise toujours un bureau de plus de 500 employés ? Lorsque fut dévoilé le projet lauréat du concours lancé en 2009, l’arrivée de Foster au Luxembourg fut perçue comme une reconnaissance. Comme si le grand-duché jouait enfin dans la cour des grands en accueillant le travail d’un grand architecte – comme Pei le fut vingt ans plus tôt pour le musée d’art moderne. Mais si, comme pour Pei, cette arrivée était bien tardive, au moins, le chantier Hamilius n’aura pas connu les mêmes embûches : il sera livré à temps.

Le péché originel du projet Hamilius n’est pas à chercher du côté de l’architecture (les autres projets soumis n’étaient pas plus élégants). Son péché originel est sa conception et son idéologie. Et celles-ci sont clairement de la responsabilité des politiques : le libéral Paul Helminger était maire au moment de sa conception. Gérant la ville en manager, comme un chef d’entreprise, et voyant les citoyens plutôt comme des clients, il voulait moderniser la capitale et la vendre comme telle à l’étranger (notamment au Mipim à Cannes). Son city branding avait pour ambition de freiner la désertification du centre vers la périphérie, ramener le commerce et des habitants au cœur de la capitale. Mais il voulait aussi maximiser l’espace et faire une bonne affaire, c’est pourquoi la Ville a racheté les terrains qui n’étaient pas les siens, et, via un acte d’emphytéose, mis à disposition de l’investisseur pour 75 ans (ce qui rapporte 102 millions d’euros à la Ville). Donc, même en dépensant un ou deux millions pour leur appartement, les habitants ne seront pas propriétaires du foncier, qui reste entre les mains de la Ville. Alors que le fonds souverain Abu Dhabi Investment Authority (Adia, également propriétaire de la friche de la place de l’Étoile), a investi dans les immeubles de commerces et de bureaux Seuls les propriétaires du numéro 49 Boulevard Royal n’ont pas voulu vendre ; leur acte de résistance à la gentrification du quartier les a fait ressembler aux valeureux Gaulois d’Asterix durant toute la phase du chantier. Les plus nostalgiques d’entre eux voulaient se rappeler du plus beau boulevard de la ville, celui d’avant la destruction par la pression immobilière dès la fin des années 1970. Le concours d’architecture de la Ville imposait un triumvirat investisseur – exploitant – architecte : Foster gagna surtout grâce au promoteur Codic et à l’exploitant Jones Lang LaSalle.

Les chiens ne font pas des chats : le Royal Hamilius est un projet d’investisseurs-entrepreneurs avant d’être un projet d’urbanisation ou d’architecture ; c’est une expression du capitalisme débridé plutôt qu’un projet de société. Et ce n’est donc que normal qu’il en ait l’esthétique : du verre partout, des tons bruns virant au beige, la façade à éléments triangulaires dorés côté grand-rue, les ouvertures verticales le long des deux autres rues (et minimales rue Aldringen), une maximisation de l’utilisation de l’espace – pas un millimètre du terrain n’est gâché au profit des piétons, pas un banc qui puisse être utilisé par un sans-abri – et la nature est reléguée sur la terrasse à laquelle on accède en tant que consommateur plutôt que comme citoyen. Au lieu d’opposer l’urbanité élégante d’une cité millénaire et les fonctions vitales d’un espace public accessible à tous aux centres commerciaux de la périphérie, les responsables politiques ont fait le choix inverse en appliquant l’idéologie et l’esthétique du centre commercial à l’hypercentre. Comme si, désormais, la Ville de Luxembourg n’était plus en concurrence avec Venise, Rome ou Paris pour les touristes, mais avec le complexe Infinity au Kirchberg ou le centre commercial de la Cloche d’or pour les consommateurs.

Cette monacoisation était-elle inéluctable ? La privatisation de l’espace public en tout cas est clairement idéologique. Le philosophe d’architecture allemand Ludger Schwarte établit un lien entre la création des larges boulevards et espaces publics à Paris après le démantèlement des fortifications sous Louis XIV et la Révolution française : le peuple de Paris avait besoin d’espace pour évoluer dans la ville. Si Michel Foucault a théorisé l’architecture comme expression du pouvoir et du contrôle, pour Schwarte, l’espace public est fondamentalement anarchique. La spéculation immobilière et l’hyperconsommation sont des antidotes contre de telles tendance. Tant qu’il y a des it-bags, des vêtements pas chers en polyester et des stations de recharge gratuites pour smartphones, le peuple ne réfléchit pas à l’exacerbation des inégalités sociales et au déficit démocratique – et encore moins à la révolution.

josée hansen
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