Maux dits d’Yvan

La disparition, bis

d'Lëtzebuerger Land du 09.06.2017

Elle est partie au printemps, comme l’Emile de Jacques Brel qui résonnait si souvent dans le juke-box de son bistrot de Clausen. Et du coup, toute une génération, en plein mois de mai, se retrouve en novembre et le temps des cerises devient celui des chrysanthèmes.

Comme la Jeanne (celle de Georges, pas de Paul), Malou n’avait pas trouvé dans ses roses et ses choux d’enfants. Mais, à défaut de rejetons, elle avait une mère, Anni. Une mère de tous les vices, serais-je tenté d’écrire, de ces vices qui vous dispensent d’avoir des vertus. Mais après tout, ceux qu’on n’appelait pas encore les bobos et ceux qui étaient déjà des

bourgeois étaient tous un peu ses enfants et aussi, bien sûr, les petits-enfants d’Anni. Sa marmaille, ce fut toute cette faune du faubourg, ces profs et élèves qui jouaient à patchi-patchi, ces futurs députés CSV qui ne juraient que par Mao et Trotzki, cet écrivain un peu mélancolique qui buvait seul dans son coin et qui a laissé son nom à la salle des fêtes du CNP d’Ettelbrück, ces rares prolos qui arrivaient à se faufiler parmi ceux qui se prenaient pour des artistes et des saltimbanques et qui parlaient de Voltaire, de Casanova et, bien sûr, de moi. Il y avait les fils de Papa et les fils à papa qui flirtaient avec les filles et avec la révolution. Mais il n’y avait pas encore, en ces temps bénis (?), de seuil légal d’alcoolémie qui interdisait de prendre le volant, la sœur de votre serviteur, pour avoir été quitte de ses frayeurs, en sait quelque chose.

Et au milieu de cette foule bigarrée, bruyante, braillarde, soûlarde, il y avait Malou. Elle fut belle comme une mère et superbe comme ces créatures dont on ne se permet que de rêver. Car Malou, jusque dans son nom, allitère avec maman et avec lait. Et c’est vrai que la mousse de sa Mousel ressemblait comme deux gouttes de bière au lait qui coulait à flots de ses fûts que d’aucuns comparaient à des mamelles. Et son amour, comme celui d’une mère, était inconditionnel, sans limites. Tout comme son indifférence d’ailleurs, qu’elle manifesta, on ne savait là non plus trop pourquoi, à l’un ou l’autre malheureux convive, condamné à se morfondre dans un coin relégué, devant un Humpen restant désespéramment vide. Mais dans Malou, il y a aussi ma loi. Et ce ne fut pas celle des policiers qui passaient régulièrement, rarement et pour quelques brèves minutes il est vrai, rappeler l’heure de la fermeture. Car Malou servait qui elle voulait, quand elle voulait. Gageons que cette loi, sa loi, elle la fera maintenant régner là-haut, et qu’elle ne tardera pas à sortir de sa bière pour la faire couler à flots dans sa nouvelle et dernière auberge. Tiens bon, Malou, on arrive !

Paul Rauchs
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