Première pierre de l’Unité de sécurité (Unisec)

La prison de Dreiborn

d'Lëtzebuerger Land vom 03.12.2009

Le vin est tiré, il faut le boire. La construction de l’Unisec a commencé cette semaine et devrait aboutir dans deux ans. Barbelés, murs de sécurité, caméras – tout a été prévu pour empêcher les mineurs de s’évader de la nouvelle Unité de sécurité. Du coup, le périmètre du Centre ­socio-éducatif de l’État de Dreiborn sera lui aussi sous vidéosurveillan-ce et gardé par les vigiles de la Po-lice grand-ducale. Les pensionnaires « normaux » de Dreiborn réfléchiront donc deux fois avant de se lancer dans des fugues hasardeuses pour lesquelles, d’ailleurs, ils risquent toujours de se retrouver au centre pénitentiaire de Schrassig… en attendant la fin des travaux d’en face.

On l’aura attendue longtemps, cette Unité de sécurité, inscrite dans la loi de 2004 sur les Centres socio-éducatifs de l’État (CSEE). En avril dernier, le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements dégradants (CPT) a refait une visite des lieux et a réitéré en juin « son appel aux autorités luxembourgeoises visant à créer une unité de sécurité pour mineurs en dehors du contexte pénitentiaire. Il est en effet inacceptable qu’une mesure de garde d’un mineur, soi-disant à des fins éducatives, et parfois alors qu’il n’a commis aucune infraction, puisse être exécutée dans un milieu carcéral pour adultes. En toute hypothèse, il est indispensable que tous les mineurs passent une partie raisonnable de la journée hors de leur cellule, occupés à des activités motivantes de nature variée, et ceci tous les jours de la semaine, y compris le week-end. »

En clair, l’investissement dans la pierre doit être suivi d’un concept en béton pour permettre l’encadrement de ces jeunes. Ils seront douze au maximum – neuf garçons et trois filles en principe – qui y seront placés pour une durée maximale de trois mois, par une décision du juge de la jeunesse. Un bâtiment de trois étages avec ouverture sur la cour intérieure et vue sur un mur de béton de plusieurs mètres de haut. Hall de sport, salles de classe, locaux pour l’administration, cuisines, cellule d’isolation – tout y est. Parallèlement, le directeur des deux établissements de Dreiborn, Fernand Boewinger, a élaboré un concept sur le fonctionnement de l’Unité de sécurité qu’il a présenté vendredi 27 novembre à la Journée d’étude sur l’Unisec, journée dont l’objectif n’a d’ailleurs pas été très clair. Pourquoi organiser un tour de table sur un sujet et un concept qui n’ont plus à être discutés ? Certains participants ont plutôt eu le sentiment d’avoir été mis devant le fait accompli. Cette impression a été corroborée par la multitude d’intervenants qui avaient tout juste le temps de faire leur communication avant de passer la parole au prochain. Il s’agissait donc plutôt d’une séance d’information où nombre de spectateurs se sont posés la question de savoir pourquoi les autorités avaient pris leurs décisions à huis clos.

Car le choix du moment – le fait de dévoiler le concept juste à la veille de la pose de la première pierre du bâtiment – n’est sans doute pas anodin. En octobre dernier, la question avait d’ailleurs encore été soigneusement éclipsée lors d’une réunion de deux jours à l’Université du Luxembourg, où des experts européens en matière de travail socio-pédagogique avec des mineurs placés en milieu fermé avaient échangé leurs expériences et comparé leurs systèmes. Au Luxembourg, les dés semblaient avoir été jetés bien avant ces discussions-là.

Ce qui frappait pendant les courts exposés vendredi à la Cité judiciaire – le choix de l’endroit en dit long aussi – c’est que personne ne semblait être satisfait de la « solution » que représente l’Unisec. Il s’agit maintenant avant tout de faire taire les détracteurs, d’ici ou d’ailleurs, qui ternissent l’image du Luxembourg en ironisant que le pays le plus riche n’est pas à même de trouver d’autres solutions que d’enfermer ses jeunes en difficulté derrière les barreaux. Car, selon le directeur Boewinger, enfermer empêche les fugues, la tentation exercée par la consommation de drogues, d’alcool ou d’autres substances psychotropes et l’entrée dans la délinquance, la criminalité lourde. « Le personnel encadrant doit être sensibilisé à sa mission de surveillance et d’encadrement »,estime-t-il encore. C’est pour cette raison qu’ils doivent imposer des critères de sécurité très stricts afin d’éviter des agressions, des tentatives de suicide et des actes de vandalisme. Une formation continue adéquate et la supervision du personnel encadrant sont impératives – vingt à 25 personnes seraient nécessaires pour pouvoir travailler correctement pendant ces trois mois d’enfermement. Et de préciser que « l’éducateur n’est pas ‘simple surveillant’, mais doit contribuer à responsabiliser, à rééduquer, à socialiser et à réadapter le jeune ». Un superman de l’éducation en quelque sorte.

En ce qui concerne la restructuration psychique des pensionnaires, Fernand Boewinger insiste sur le fait que « l’Unisec se doit d’avoir une visée structurante, socio-éducative, voire thérapeutique. » Car enfermer ne signifie pas seulement priver le jeune de liberté, effacer le lien et l’espace relationnel vers l’extérieur, l’exclusion du sujet dangereux, mais aussi « instaurer une coupure qui doit s’avérer thérapeutique ». Plus loin, il explique qu’il « s’agit de profiter de l’admission pour signifier au jeune que si tout n’est pas permis, si le respect de la loi est structurant, il reste à trouver des réponses lorsqu’elle est transgressée ». Son séjour sera organisé de façon stricte par une grille horaire déterminée et très détaillée. Le service psycho-social et la direction seront chargés d’élaborer – avec la participation du jeune – un projet socio-éducatif et psycho-thérapeutique individuel, adapté en fonction de l’histoire et du profil du jeune. Ensuite, ce projet sera transmis au juge, à la famille du jeune et éventuellement à son avocat. Vaste programme pour trois mois de séjour.

Avant la remise en liberté, une évaluation sera faite et le juge devra décider si le jeune sera transféré vers un milieu semi-ouvert des Centres socio-éducatifs de l’État – pour les garçons, ce sera le transfert vers l’ancien bâtiment de l’autre côté du mur de l’Unisec, le CSEE pour les filles se trouve à Schrassig – ou bien ils seront placés en milieu ouvert dans d’autres institutions au grand-duché ou à l’étranger ou dans des appartements supervisés, soit ils pourront retourner en famille. Fernand Boewinger ajoute qu’un suivi sera nécessaire, quelle que soit la destination. Et de terminer sa présentation avec l’image d’une route américaine qui s’étend vers les paysages idylliques à l’horizon.

Or, pour pouvoir vérifier les affirmations du directeur Boewinger, il faudrait pouvoir jeter un coup d’œil derrière les murs de l’enceinte des CSEE de Dreiborn et Schrassig, dont il a la responsabilité depuis des années. Dreiborn, qui est souvent une des étapes franchies par les jeunes au fil de leur parcours dans les institutions, a été une des escales des experts du CPT en juin dernier et leur bilan n’a pas été très reluisant. Car la plupart des ­recommandations qu’ils avaient déjà formulées en 2003 n’avaient pas été suivies. Des cas de mauvais traitements de la part du personnel leur ont été rapportés, notamment des coups de pied. La violence entre pensionnaires demeure aussi un grave problème. La délégation du CPT a rappelé dans ce contexte que « l’obligation de prise en charge des pensionnaires qui incombe aux autorités englobe la responsabilité de les protéger contre d’autres pensionnaires qui pourraient leur porter préjudice. »

Ce qui n’est possible que s’il y a assez de personnel sur place pour garantir la sécurité des jeunes – surtout que Dreiborn regroupe pêle-mêle, comme on le sait, victimes et délinquants. « Or, le personnel socio-éducatif dont dispose l’établissement (19,5 postes équivalents temps plein d’éducateurs, dont un poste vacant au moment de la visite) est insuffisant – d’autant que le nombre de pensionnaires (41) a augmenté ­depuis la visite de 2003, note le CPT. Ces ­effectifs insuffisants compromettent également l’organisation d’activités ­extra­scolaires motivantes et de nature variée à l’attention des pensionnaires. » Une vingtaine de personnes pour encadrer et éduquer plus de quarante jeunes. Il est difficile de croire que l’Uni­sec pourra finalement disposer de 25 personnes hautement qualifiées pour une douzaine de jeunes au maximum. Qu’en est-il de la crédibilité du directeur qui souhaite lancer un concept ambitieux pour l’Unisec, mais qui a du mal à gérer correctement les structures existantes ? Des vœux pieux ?

Le CPT déplore aussi qu’il n’y ait pas de pédopsychiatre qui soit régulièrement sur place au CSEE : « Au vu du nombre de pensionnaires souffrant de troubles psychiques et des délais d’attente pour obtenir des consultations pédopsychiatriques externes, une telle situation est très préoccupante. » Les jeunes placés en cellule d’isolement n’ont pas tous la possibilité de se dégourdir les jambes pendant une heure par jour, alors que c’est le minimum accordé par la Convention européenne pour la prévention de la torture. De plus, ils ne sont informés qu’oralement des faits qui leur sont reprochés et le registre qui devrait renseigner sur les sanctions disciplinaires n’a pas l’air d’exister.

Maintenant, à supposer que l’Unisec puisse fonctionner de manière correcte dès 2011, la question de savoir s’il n’y aura plus de placements de mineurs au centre pénitentiaire reste posée. Car la loi ne l’interdit pas, ni même la loi de 2004 qui a créé l’Unisec, mais n’a pas abrogé les dispositions légales de placement en maison d’arrêt. Eliane Zimmer, premier avocat général au Parquet général et membre de la commission de coordination et de surveillance des CSEE, est formelle sur ce point et ajoute : « Ce que le texte ne dit pas : qui est placé à l’Unisec et pour quel fait ? L’Unisec n’est pas réservée aux jeunes délinquants, donc les juges ont le pouvoir d’appréciation le plus large. Il faut donc attendre la création d’une jurisprudence en la matière. » L’Unisec et le centre pénitentiaire pourront accueillir des délinquants ou des non délinquants, de petits ou grands criminels, des jeunes dangereux ou en danger. Le tout sous le label de la protection des mineurs.

Qu’en est-il du rôle de l’Office national de l’enfance, lancé en été 2009, dans toute cette discussion ? Il demeure inconnu à cette adresse. Il aura le temps de se positionner jusqu’en 2011, lorsque les portes de l’Unisec se refermeront sur les premiers jeunes détenus.

anne heniqui
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