Cinéma

Peut-on vraiment dire ce que l’on pense ?

d'Lëtzebuerger Land du 09.06.2017

Tout a commencé lors d’un voyage au Sri Lanka en 2012. L’adolescent Tarquin Ramsey, quinze ans à l’époque, et son père ont une discussion animée avec des autochtones sur la liberté d’expression, suite à laquelle le père suggère à son fils de recueillir d’autres opinions sur le sujet et d’en faire un montage. Le cinéaste en herbe relève le défi et commence à interviewer ses camarades de classe et le directeur du lycée en posant toujours cette même question : qu’est-ce que la liberté d’expression ?

De fil en aiguille, le traitement du sujet et le projet prennent de l’ampleur. Le jeune âge du réalisateur, apparente barrière à la rencontre avec des spécialistes, se révèle finalement un atout, puisque ces militants, souvent scrutés par les autorités de leurs pays respectifs, se méfient moins d’un adolescent, surtout que les questions posées leur offrent la plateforme parfaite. C’est ainsi que Tarquin Ramsey finit par se trouver face à Julian Assange, John Kiriakou, lanceur d’alerte et ancien agent de la CIA, ainsi que de nombreux hackers, cyberpunks et autres activistes partageant des réflexions intéressantes sur le sujet. La distribution internationale de Free Speech Fear Free étant assurée par Paul Thiltges Distribution, le documentaire a eu une avant-première luxembourgeoise en présence du réalisateur et de John Kiriakou le 9 mai.

Le cinéaste britannique intègre son propre apprentissage dans le récit et ne cache pas l’histoire de cette production, ce qui explique les imperfections techniques de certaines séquences et l’utilisation un peu trop fréquentes d’images de policiers anti-émeute au ralenti. Assez unidirectionnel dans leur approche, les différents entretiens, enregistrés sur une période de cinq ans, ne révèlent pas de nouveau faits, mais proposent plutôt des pistes de réflexion et des questions comme celle de la limite éventuelle de la liberté d’expression ou celle de l’illusion de la liberté de parole, notamment aux États-Unis.

Ramsey cite la Biélorussie en exemple d’un gouvernement totalitaire et violent pour enchaîner avec sa rencontre des responsables du Belarus Free Theater, la seule compagnie indépendante du pays, dont chaque membre paie sa liberté artistique par des agressions et des menaces. C’est dans ce contexte que l’acteur Jude Law, fervent supporter de la troupe, se prête également à une interview.

Le film fait également une virée très intéressante à Berlin, devenue un véritable refuge de cyber-activistes du monde entier, où le jeune réalisateur, entretemps âgé de 20 ans, plonge dans l’underground des hackers et visite, entre autres, un endroit secret appelé C-Base, en relevant notamment la question de la « liberté de communication » et celle de la « liberté de la communication privée », pour citer Julian Assange. Sacrifier la liberté d’expression en échange d’une sécurité plus accrue, ne serait-ce pas là la grande menace ? Une question fréquemment posée ces jours-ci, que le film souligne à juste titre sans pourtant l’ouvrir au débat. Finalement, la particularité de Free Speech Fear Free relève de la franchise et de la détermination de cet adolescent bien plus curieux et responsable que beaucoup d’adultes. Le mot final revient en tout logique des choses à une fille de onze ans, celui de la militante Diani Baretto, qui elle aussi fait preuve d’un esprit critique bien développé pour son âge.

Fränk Grotz
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