Actualité discographique

La passion selon David

d'Lëtzebuerger Land vom 11.01.2019

Non seulement nous avions accueilli avec sympathie les prestations de David Ianni à l’aube de sa carrière, en 1998, notamment dans le Troisième Concerto de Beethoven, mais nous avions, d’emblée, été fascinés par l’autorité instrumentale, la puissance et l’exigence dont le jeune pianiste et compositeur de chez nous faisait preuve dans la gravure qu’il consacra, un an plus tard, à un créateur peu connu, peu joué et réputé – à tort – mineur, Theodor Kirchner, tout comme nous avions été enchantés par la Sonate n° 1 de son cru, que le jeune loup donna en création mondiale en 2003, dans la cadre du Festival d’Echternach.

Après ces hauts faits d’armes, l’artiste disparut des écrans radar pendant plusieurs années. Traversée du purgatoire ? Pas vraiment, le musicien (biberonné d’abord à l’hindouisme ashram puis à la religion chrétienne dans laquelle, selon ses propres dires, il puise réconfort spirituel et paix intérieure) faisant passer désormais, dans son projet de vie, la quête du sens avant une carrière internationale de pianiste. Âgé aujourd’hui de 39 ans, le voici qu’il ressort de l’ombre en nous proposant, en guise de nouvelle carte de visite discographique, My urban piano, un projet aussi captivant qu’original, qui le conduit, entre juin 2016 et novembre 2018, dans douze « capitales européennes de la culture », dont Aarhus, Prague, Reykjavik, Bruxelles, Berlin, Vienne ou encore Athènes. Pour chacune d’elles, il a composé un morceau qu’il joue, dans un endroit public, sur un piano à cet effet spécialement décoré par un artiste.

Tout au long de cette odyssée, David Ianni affirme une écriture pleinement consciente des ressources variées du piano, qu’il soit seul ou accompagné par le percussionniste Pascal Schumacher (Parallel worlds), un quatuor (Butterflies), un chœur d’enfants (Children of Aleppo) voire tout un orchestre (River of love). Un piano étonnamment multiple, donc, qui bombarde l’auditeur de sensations sonores très diverses, le nappe d’atmosphères tranchées, allant de la Toccata tonique du très percussif Train of dreams initial, dont on apprécie la revigorante motricité, à sa version orchestrale plus arrondie qui clôt l’album, en passant par des pièces aux tonalités contrastées : tantôt méditative (Snowflakes), tantôt mélancolique (Heartland), mystique (The cloud of unknowing), hymnique (Friends, thrène émouvant, en hommage à son amie musicienne Lisa Berg, emportée par la maladie dans la force de l’âge).

Inclassable, le langage de Ianni ? Et alors ? L’artiste n’est pas homme à s’embêter avec les écoles, esthétiques, étiquettes. Toujours est-il que, tournant le dos aux avant-gardes, au risque de passer pour « réactionnaire » en écrivant une musique consonante (Qui a décrété que l’harmonie était une langue morte ? En quoi l’intelligible est-il plus « facile » que l’hermétique ?), il est l’un des rares créateurs d’aujourd’hui qui sache « communiquer » à l’auditeur son inspiration, grâce à une « musique pour l’oreille » qui est aussi celle du cœur.

Loin des élucubrations cérébrales sur la sonorité qui sont le fait de tant de compositeurs actuels, Ianni, en romantique non seulement soucieux mais fier d’écrire une musique « plaisante », revendique haut et fort un attachement indéfectible à la mélodie, qu’il considère comme un « bien universel » en ce qu’elle parle à tout le monde, toutes générations confondues. De plus, pour le croyant qu’il est, la musique est bien plus que la musique, dans la mesure où elle chante l’amour sous toutes ses formes, célèbre la magnificence de la création, exalte la beauté de l’âme humaine, exprime l’inaliénable dignité de l’homme ou encore traduit l’infinité de l’univers interstellaire (Beyond the stars).

Délibérément hétéroclite (mélange de rigueur et de fantaisie, d’imagination et de poésie, amples effets de résonance, sens des ambiances, écriture percutée, vive et inventive, où les épisodes très élaborés cohabitent avec des moments plus free, syntaxe efficace et sans fioritures, inspiration qui n’a pas peur de flirter avec le cross-over, esthétique louvoyant entre modernisme prudent et néo-tonalité), tout en offrant une continuité organique parfaitement limpide et très pensée, l’arsenal sonore mis en œuvre par le compositeur fait montre d’une personnalité musicale affirmée. Les influences – un zeste de musique répétitive américaine, un soupçon de rythmes jazzy, une invocation de la liturgie byzantine (Agos o Theos) ou la réminiscence d’un air sur une prière traditionnelle syrienne – sont discrètement présentes et parfaitement intégrées. Que cette musique relève d’une facture tout compte fait assez traditionnelle (pour ne pas dire conventionnelle), sans grand renouvellement, c’est entendu. Mais cela ne l’empêche pas de regorger de trésors d’invention mélodique, d’ingéniosité contrapuntique, d’audaces rythmiques, de trouvailles harmoniques parfois complexes qui vont droit au cœur de l’auditeur. Le bouillonnement spontané et la profusion généreuse des idées impressionnent d’entrée de jeu et explosent à chaque numéro. La magie opère à chaque note, emportant l’auditeur dans un flot continu d’instants lumineux. Côté interprétation, on retiendra une articulation exemplaire, la clarté des phrasés, un toucher profond et solide, la puissance d’une main gauche qui tient la dragée haute aux explosions insolentes de la main droite.

Nul doute, cette aventure pianistique unique et inédite est le fait d’un esprit libre. Elle ouvre sur un monde sonore personnel et conséquent, original et atypique, où l’impeccable maîtrise technique s’allie à une écriture d’une inspiration dont on n’a pas besoin de connaître les tenants et aboutissants pour suivre et goûter. Un album superbe, à offrir ou à s’offrir. Chapeau bas !

Enregistrements réalisés, entre 2017 et 2018, dans différents studios par différents ingénieurs du son. Image sonore globalement transparente et bien définie. Minutage : 73 : 09. L’album de David Ianni My urban piano est en vente chez les disquaires et disponible sur Internet (www.davidianni.com) au prix de 18,90 euros.

José Voss
© 2019 d’Lëtzebuerger Land