Cinéma

Que reste-t-il de nos amours ?

d'Lëtzebuerger Land du 01.04.2016

À quinze ans, des enfants vont avoir un enfant. C’est annoncé comme ça, deux mots sur l’écran, en plein milieu d’une conversation sur une application de messagerie, un soir. Maxime (Kacey Mottet Klein) et Mélanie (Galatea Bellugi) s’aiment entre la cour du lycée et les rues des banlieues pavillonnaires où vivent leurs mères respectives. Et puis, la perspective de l’enfant. La décision est prise au hasard d’un jeu à la fête foraine : ils vont le garder. « On le garde », dit Mélanie de sa voix douce. Maxime rit. Puisque le ventre ne s’est pas encore arrondi, tous les rêves sont encore permis : la douce vie de papa et maman, le stage de foot que Maxime doit effectuer afin de caresser de plus près l’espoir de passer pro un jour. Ça pourrait payer la piscine et la grande maison pour l’enfant, se disent les adolescents. La mère de Mélanie (Laetitia Dosch) les rappelle brusquement à la réalité : élever un enfant quand on est si jeune, ça marque une vie, elle en sait quelque chose ! Moins traumatisée, la maman de Maxime (Catherine Salée) propose d’accueillir la jeune fille pendant les six mois à attendre que la vie arrive.

Entre émois adolescents et responsabilités d’adultes, il y a un interstice où Guillaume Senez plante sa caméra et observe. Premier long-métrage du réalisateur franco-belge, après une série de courts, Keeper se place du côté du père, rôle que Maxime pense pouvoir assumer. Ni pour ni contre, le garçon accepte la nouvelle sans en saisir les enjeux, alors qu’on les lui expose à longueur de rendez vous, au Planning familial, chez le médecin, chez les parents. Le scénario, coécrit avec l’aide de David Lambert, s’applique à rendre compte de cette ambivalence en faisant de Maxime un gardien de but, métaphore de sa place dans la situation : s’il peut sauver les meubles, il ne peut pas décider du reste. D’où ce flottement entre deux mondes, compagnon attentionné et gamin impulsif, qui cache son manque de choix par une nonchalance à peine forcée.

La complicité du jeune couple est filmée au plus près, en épousant leur espace restreint. La caméra est frontale, bien trop proche, étouffante, passant de l’un à l’autre pour mesurer l’instabilité, la fragilité d’une relation à cet âge. Pourtant, finalement, ce n’est pas tant cet amour qui intéresse Guillaume Senez, mais la façon dont les adultes l’envisagent. Ils savent l’après, mais ne peuvent pas décider : voilà donc les scènes de tension. Passée la désolation, les caractères s’affirment. Énervement et éloignement chez la mère de Mélanie, désarroi et bienveillance chez celle de Maxime. Et si les jeunes Kacey Mottet Klein et Galatea Bellugi sont toujours justes, c’est de la performance de Catherine Salée que vient l’émotion. C’est son personnage qui, à plusieurs reprises, sert de miroir, propose sans juger et soutient sans faillir. Le naturalisme étant le mot d’ordre de la mise en scène du réalisateur, le jeu de l’actrice est subtil, réaliste et discret, jusqu’à la dernière image où, sans presque dire un mot, sans être au centre de l’image, elle parvient à bouleverser le spectateur.

Keeper se démarque du grand marasme des films sur l’adolescence en proposant des personnages à la fois ultra-construits et bourrés de doutes. Ils permettent au film de prendre des airs de chronique tout en abordant le sujet sous tous les angles et toutes les formes de questionnement.

Marylène Andrin-Grotz
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