Exposition

Cathédrales, de Rodin à Kiefer

d'Lëtzebuerger Land du 09.06.2017

Il n’y en a que pour Auguste Rodin ces temps-ci, centième anniversaire de sa mort, en novembre 1917, oblige. Jusqu’au cinéma s’y remet, après tant de documentaires, des fils aussi où l’on a vu par exemple Isabelle Adjani incarner Camille Claudel ; aujourd’hui, c’est axé sur Rodin lui-même, interprété par Vincent Lindon dans le film de Jacques Doillon, sorti à Cannes. Elle s’appelle d’ailleurs exposition du centenaire, celle du Grand Palais, ouverte jusqu’au 31 juillet, elle fait événement, bien sûr, alors que bon an mal an, il suffit de se rendre rue de Varenne, au musée qui porte son nom, ou à Meudon, dans la villa où il a vécu une vingtaine d’années, de 1894 à sa mort. Tout l’œuvre de Rodin est déployé dans les deux endroits, on le vit dans son élan créateur, et pas besoin pour cela de céder à la mode événementielle, pousser les gens à faire la queue, un peu comme gage de qualité ou d’assurance intellectuelle.

Vous avez le temps, jusqu’au 22 octobre, et en plus de l’œuvre de Rodin, en ce moment où l’on va de chef-d’œuvre en chef-d’œuvre dans les jardins, dans le parfum des roses en fleur, rue de Varenne, vous aurez l’exposition où les responsables du musée en ont ouvert les portes à Anselm Kiefer, pour une rencontre où le croisement renouvelle, ou approfondit, le regard, sur l’un et sur l’autre. Et ils se rencontrent parfaitement dans cette entreprise qu’évoque Catherine Chevilllot, la directrice, dans un art qui consiste à « construire sur un terrain ruiné ». L’art comme va-et-vient constant entre le rien et le quelque chose, alternance incessante d’un état à l’autre, renchérit Anselm Kiefer.

Dans deux lettres, reproduites dans le superbe catalogue (qui vaut largement ses 35 euros), l’artiste allemand raconte comment sa visite à Meudon l’a passionné, la façon que Rodin avait de monter et remonter les parties des sculptures. D’où sa demande qu’on lui confie quelques reproductions d’abattis en plâtre pour les associer à se propres œuvres, « je pourrais alors voir si l’étincelle se produit ». Et de poursuivre que voilà un procédé très normal, habituel dans l’histoire culturelle.

L’étincelle s’est produite, et l’appropriation, comme pour tel énorme moulage d’un pied, en rajoute à la résonance des vitrines de Kiefer ; de même, le contraste est vif, des étalages aux abattis de la première salle, et des grands tableaux des « tours-cathédrales », avec leurs couches labourées, leurs empâtements, leurs coulées de plomb. Il y a là de puissants et magnifiques effets de matière, ça brille, ça scintille ; il y a plus, derrière ce qui est comme un rideau de catastrophe, les tours, bien que penchant dangereusement, tiennent debout. Et à deux, face-à-face, elles semblent avoir retrouvé la solidité, peut-être la force spirituelle des deux bras, des mains qui montent, près de se toucher, que Rodin a justement identifié à une cathédrale.

Au départ, l’exposition devait partir du livre, peu connu aujourd’hui, méconnu, que le sculpteur a consacré aux cathédrales de France. La lecture en a rebuté Kiefer dans un premier temps ; trop de relent de l’époque, début du vingtième, ça lui a rappelé, dit-il, l’idéologie du « Blut und Boden ». Une fois ce relent dégagé, sous l’effet de quel vent, les cathédrales sont apparues bien autrement, d’autant plus que Rodin les a associées dans ses dessins aux nus féminins (où Kiefer a sans doute fait le rapprochement avec Beuys), considérant le corps autant et plus comme désir que comme architecture. Ce qu’il est du reste toujours dans les sculptures, telle son Iris scandaleusement ouverte. L’exposition déplie dans des vitrines des livres de Kiefer, avec le plomb qui alourdit les pages, là où le dessin a tellement de légèreté, où l’aquarelle vibre, vit de toutes ses nuances.

Il y a chez Rodin comme chez Kiefer ce que l’une des contributions au catalogue, de Véronique Mattiussi, appelle avec raison la perfection de l’imparfait, mettant en exergue de son texte la plongée baudelairienne au fond de l’Inconnu, pour trouver du nouveau. Le propre du désir, éros de la création même. Dans une vitrine de Kiefer, sur des cintres fragiles, flottent une vingtaine de vêtements, trop lourds en fait, du tissu recouvert de plâtre, chemises rapportées de quels combats de Walkyries. Un grand drapé recouvre Absolution, sculpture de Rodin, réalisée vers 1900, avec des morceaux de figures connues, jamais montrée à ce jour. Un homme est censé se hausser vers une femme penchée vers lui. Admettons que ce soit pour un pardon. La part de mystère, de part et d’autre, ou disons de liberté, d’audace, vient renforcer la poésie, l’expressivité. C’est là-dessus qu’il y a rencontre au musée Rodin.

Kiefer – Rodin au musée Rodin, 77, rue de Varenne, Paris-septième, exposition ouverte jusqu’au 22 octobre (après elle ira à la Barnes Foundation, Philadelphie), du mardi au dimanche, de 10 heures à 17h45. musee-rodin.fr

Lucien Kayser
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