Street art

On y était, presque

d'Lëtzebuerger Land du 01.11.2019

Les 18, 19 et 20 octobre derniers se tenait l’expo Schmelz, au cœur de l’ancienne usine Arbed d’Esch-Schifflange. Un projet d’art urbain créé par les artistes luxembourgeois Stick et Spike pour donner, un dernier souffle de vie au site industriel avant sa destruction prochaine. 124 fresques de trois à douze mètres de haut et quatre à quarante mètres de large, ont été disséminées sur les 62 hectares disponibles, néanmoins sans qu’elles soient accessibles au public…

Schmelz est ainsi d’une frustration ultime. Plus de cent œuvres originales ont été réalisées sur place pour l’occasion et seule une poignée est réellement « palpable » à l’entrée du site. Pour le reste, on nous offre royalement accès à un couloir, où s’affiche en enfilade des photos des peintures, quelques « croquis » et des versions miniatures de ce qu’on aurait aimé voir en grand dehors. On comprend bien les impératifs d’une telle boutique à fermer ses espaces dits « dangereux », mais quitte à développer un projet artistique là-dedans, il s’agit de travailler aussi avec les contraintes du lieu, pour que l’artiste puisse s’y « libérer », mais aussi pour que le public puisse y voir ce que l’artiste a voulu « libérer ». Et c’est bien dommage, car dans ce couloir sombre, à moitié délabré, bien que le lieu profite d’une ambiance particulière, on n’y voit malheureusement pas grand chose. En fait, ce ne sont que quelques miettes qu’on nous offre à bequeter face à l’ampleur du projet.

Pourtant, sur le papier, l’initiative est géniale, voire essentielle. On pense instantanément à ces événements majeurs du genre – dans le coin – que sont la biennale Urban Art de Völklingen, qui nous fait chavirer à chaque fois, ou encore, dans une moindre mesure, le Kufa’s Urban Art Festival, de plus en plus attirant chaque année. Schmelz aurait pu connaître le même genre de direction. À savoir, cette dimension « XXL » – comme annoncé – de l’art urbain en friche. Et c’est en effet là, quelque part, mais on ne le voit pas. Dans ce dernier hommage à l’Arbed, qui a, des années durant, nourri le pays, et aujourd’hui disparu, rayé de la carte d’une économie qui prend d’autres raccourcis, on aurait aimé voir là plus d’incisive, les éléments d’une pratique qui, de base, se veut « contestataire » ou, au mieux, se vit in situ.

L’étonnement est encore plus grand quand on sait que Stick et Spike n’en sont pas à leur coup d’essai. 25 ans qu’on les voit évoluer au Luxembourg et hors des frontières sur la scène street art, avec zèle et ambitions. Ce n’est d’ailleurs pas leur première collaboration – Stick et Spike ont travaillé par le passé, entre autres, dans l’ancienne laiterie Luxlait à Merl ou dans la brasserie Henri-Funck à Neudorf –, mais ce projet est de loin le plus important, tant dans la taille de l’espace investi que dans la dualité et la complicité que le lieu leur offre. Ce dernier point est heureusement vite visible. Dès l’entrée, où, sous le pont tenant la banderole « l’environnement nous concerne tous », l’échange artistique des deux artistes est d’office présent. Chacun des deux artistes a investi l’un des flancs du pont, pour réaliser une flèche stylisée, invitant les spectateurs à entrer dans l’usine, qu’ils ont faite leur. Ce « peu » qu’on nous donne, gage déjà d’une ambition de travail en commun et non d’une initiative ego-artistique. L’individualité est ainsi apparemment mise de côté pour laisser la place à une cohérence dans la cohésion des deux personnalités et styles artistiques qu’ils transportent chacun d’eux.

Stick et Spike posent ainsi graffitis, fresques, tags et autres nidifications artistiques, pour habiter à nouveau ce lieu et lui rendre la grandeur d’antan. Et si on ne voit malheureusement rien en vrai, on peut finalement, à défaut de le voir, le « lire », au fil des pages d’un livre « catalogue », édité pour l’occasion et baptisé Schmelz, bientôt unique trace de cette expo’ qui disparaitra avec l’usine. Aussi, toute sévérité gardée, Schmelz est un beau projet, une exposition qui en tout cas, pose clairement une question essentielle : « L’art peut-il exister sans public ? ». Rapidement et sans pouvoir développer, juste dans un postulat purement spectatoriel : « Non ! », pas là en tout cas.

Le livre Schmelz de Spike et Stick est paru en autoédition, fait 224 pages et est en vente à cinquante euros.

Godefroy Gordet
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