Théâtre

La vérité est dans l’imaginaire

d'Lëtzebuerger Land du 01.11.2019

L’absurde chez Ionesco est un lieu commun. Un exemple du genre, implanté dans les programmes enseignés à l’école, pourtant, très largement vulgarisé. Car, le théâtre du dramaturge franco-roumain est bien plus complexe : il est irréel, irrationnel, insensé, voire non sensé. En lui, on retrouve une observation amère des relations humaines, où se logent l’impossibilité de dire et de se taire. Chez Ionesco, deux idées contradictoires peuvent coexister et hors de toute logique, le langage est le premier objet d’incompréhension. C’est cet « à quoi bon » qui en ressort – quelque chose qui l’a rongé toute sa vie durant – qu’Eugène Ionesco prend pour ligne directrice de ses pièces. Aussi, si d’abord on rit des textes du dramaturge, très vite le drame humain nous fige les lèvres en un rictus malsain. Et dans ce Ionesco Suite, le metteur en scène Emmanuel Demarcy-Mota réussit franchement à montrer cette part obscure de l’univers Ionescien.

Monument du théâtre français, logé en son Panthéon au Théâtre de la Huchette, dans la rue du même nom à Pari,s où chaque soir on entend ses textes, Eugène Ionesco est incontestablement l’un des révolutionnaires de l’art dramatique. Aussi, on décrit l’auteur franco-roumain comme chef de fil du théâtre de l’absurde, pourtant contre sa propre volonté. Ionesco ayant toujours contesté le terme « absurde » pour qualifier son théâtre, les spécialistes s’accordent aujourd’hui à le dire « insolite ». Des préoccupations d’universitaires, de la masturbation intellectuelle pour les autres, ce qui est certain, c’est que pour Ionesco, le monde est étrange. Ce monde dont il ne comprend pas les règles, le sens et devant lequel il se sent étranger.

Ionesco nous fait entrer pleinement dans son univers de par la maîtrise d’un style qui pousse à rendre étrange ce qui relève de l’évidence. Il s’agit de restituer cette forme d’insolite. À l’image de La Cantatrice chauve, manuel de conversation franco-anglaise, exemple même du genre, où, comme le dit le personnage du Pompier comme voix intérieure à Ionesco, « Écoutez, c’est vrai... tout ça c’est très subjectif... mais ça c’est ma conception du monde. Mon rêve. Mon idéal... ». D’ailleurs, en trouvant son titre au hasard des répétitions de la Cantatrice chauve, Ionesco suggère que le langage est un énorme lapsus, tout y est toujours quiproquo, les paroles échangées échappent aux conversationneurs, le langage devient une méprise permanente et source de dispute comme dans toutes les pièces de Ionesco.

Mais en fait, si on y pense, c’est le monde ça, la vie de tous les jours. Et Demarcy-Mota, l’a bien compris. Il s’agit chez Ionesco de déceler l’extraordinaire dans la rigidité des comportements. Ces personnages marionnettes d’un texte incohérent montrent le spectacle du monde aussi étrange soit-il, pour Ionesco autant que pour les spectateurs.

C’est une satire des comportements convenus dont il est question, mais aussi des automatismes de la pensée qui effraient le dramaturge. Ces angoisses sont palpables dans Ionesco Suite, qui révèle l’inintelligence de personnages affrétés d’ordinaire montrant par l’absurde – ou l’insolite, pour les puristes – le non-sens du monde.

Justification plausible, dans cette « suite », on picole vigoureusement. Cette ivresse donne la manière aux personnages pour appréhender le monde, s’extasiant dans leur beuverie, du banal. Parce que chez Ionesco, le monde est en suspension, comme vu par, non pas des fous, mais des personnages en trip permanent. Tout est fait pour questionner sur ce que nous comprenons du réel et si nous sommes tous d’accord avec ce que nous comprenons ? Et si l’absurde fait partie de l’existence, donc du réel, Ionesco n’est pas un auteur de théâtre mais un philosophe qui a choisi le théâtre comme canal de discussion.

Chez Demarcy-Mota, le théâtre de Ionesco a toute cette dimension et prend même des ressorts bien plus obscurs. Comme dans l’extrait de La Leçon, où l’on perçoit le théâtre de Ionesco comme plein de violence. Chose qui devient évidente dans l’interprétation de Demarcy-Mota, alors qu’on parle ici de viol, de meurtre, et que le personnage en fin de scène s’exclame d’un brutal « Salope ! ».

Dans cette logique, Ionesco Suite finit en apothéose de la perte de sens. Les esprits perdent leur syntaxe, les mots mêmes perdent leurs sons, on visite un asile de fou où la langue du théâtre jubile pourtant des jongles vocaux des comédiens. D’ailleurs, l’essence même de cette pièce pourrait remettre en question la condition du comédien soumis au texte et là, en l’occurrence, face à un texte que le public ne comprendra juste qu’en admettant la prose théâtrale du dramaturge. Les personnages sont fous, volontairement et l’acteur qui palpe cette folie, peut-il en réchapper ?

Ionesco disait qu’une œuvre ne délivre aucun message mais n’est « qu’affectivité et connaissance des choses par le cœur » (Entre la vie et le rêve – Entretiens avec Claude Bonnefoy), et pourtant, toutes les réponses sont là, limpides, glissées dans ses pièces. Et dans son interprétation plutôt sombre de tout cela, Demarcy-Mota, fidèle à l’auteur, donne bien là une vision critique du conformisme, et d’une certaine bourgeoisie universelle – dépeinte par le dramaturge – qui se goinfre et se maquille de pièces montées, s’enivre et se trempe de champagne, s’encanaille et se passionne du peu qui peut bousculer leur vie. Tout cela est finalement d’une puissance assez moderne, ou plutôt intemporelle.

Et finalement, au vu des mines souriantes, lors des applaudissements, le succès ressenti semble partagé. La troupe du Théâtre de la Ville de Paris a largement conquis le public des Théâtres de la Ville de Luxembourg. Et même si Ionesco était homme à jouer sur les mots autant que sur les étiquettes qu’on lui collait, Demarcy-Mota et la troupe du Théâtre de la Ville de Paris, s’emparent de bon droit les paroles du maître, pour lui rendre un hommage vibrant d’absurdité, d’étrange et d’insolite.

Ionesco Suite, d’après Jacques ou la soumission, Délire à deux, La Cantatrice chauve, Exercices de conversation et de diction française pour étudiants américains, La Leçon d’Eugène Ionesco, concept et mise en scène : Emmanuel Demarcy-Mota, assisté de Christophe Lemaire ; scénographie et lumière : Yves Collet ; musique : Jefferson Lembeye et Walter N’Guyen ; costumes Fanny Brouste ; avec Charles-Roger Bour, Céline Carrère, Jauris Casanova, Sandra Faure, Stéphane Krähenbühl, Walter N’Guyen et Gérald Maillet est une production du Théâtre de la Ville de Paris accueillie la semaine dernière au Grand Théâtre.

Godefroy Gordet
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