Néon Muller

Fiat Lux(embourg)

d'Lëtzebuerger Land vom 10.12.2009

« Vous allez voir, c’est un peu le capharnaüm dans notre atelier, » avertit d’emblée Christophe Richard (18 ans d’ancienneté dans l’entreprise), qui a repris, en 2007, avec son collègue Jean-François Capelle (23 ans d’ancienneté), la société du fondateur Edouard Muller. C’est que la fin d’année, lorsque les nuits sont longues et les conditions météo les plus dures, le carnet de commandes et de réparations urgentes est tellement rempli que les travaux d’aménagement de l’atelier, entamés à l’automne, n’ont pas pu être terminés.

Les ateliers de Néon Muller à Ber­trange, le monopoliste dans la production d’enseignes lumineuses, fondé en 1966, « avec une échelle rafistolée comme seul capital » comme se plaisait à rigoler Edouard Muller, sont une véritable caverne d’Ali Baba, où se jouxtent les travaux de création, de réparation et un majestueux cimetière de néons démontés : par terre, les mots « Ab­flug », « Départ » et « Arrivée » en grandes lettre en aluminium attendent d’être réparés, un collectionneur les a achetés aux enchères en mai, lorsque LuxAirport bradait le mobilier et les accessoires de l’ancienne aérogare. À l’étage, le néon du cabaret « Le Castel » de la Place de l’Étoile, attend peut-être une seconde vie ; à droite, les panneaux des dizaines de points de vente Voxmobile sont adaptés aux changements de nom, suite à la reprise de la société de téléphonie mobile par Orange. Dans un dépôt, des dizaines de néons récupérés s’entassent, comme autant de souvenirs fragiles de la vie nocturne ou commerciale du grand-duché, provoquant même une certaine nostalgie. Ce patrimoine-là n’est protégé par aucune loi.

Par contre, la fixation des panneaux publicitaires, lumineux ou non, est rigoureusement encadrée par la loi de 1983 sur la conservation et la protection des sites et monuments nationaux et son règlement d’application de 1984 (voir ci-contre). Car ce qui est vu comme une décoration joyeuse, un agrément de la vie urbaine par les uns peut être ressenti comme de la pollution visuelle et lumineuse par d’autres – les éclairages de Noël extravagants en sont un autre exemple. En principe, toute publicité et tout panneau dépassant les 1,5 mètre carré de surface sont soumis à autorisation de la commune, qui transmet au Service des sites et monuments nationaux. Mais tous les commerçants ne jugent pas cette procédure utile et l’ignorent, ce qui fait grincer les dents de tous ceux qui s’y sont soumis, voire qui se sont vus refuser une autorisation. « Nous, on essaie toujours d’harmoniser au maximum, souligne Christophe Richard de Néon Muller. On ne veut pas de choses criardes. » Mais il sait aussi que si le client veut vraiment tel néon extravagant, dont eux essaient de le dissuader, il va aller voir ailleurs…

La société compte aujourd’hui une trentaine d’employés, dont une douzaine en atelier, représentant plusieurs corps de métier nécessaires pour la production d’une enseigne : Néon Muller offre toute la chaîne de services, de la création du visuel, si besoin, en passant par la production à proprement parler – des serruriers produisent les caissons ou les lettres, des verriers forment les néons, des électriciens câblent les circuits, des peintres appliquent la couleur demandée… – jusqu’au montage de l’enseigne. C’est d’ailleurs souvent l’étape la plus délicate, surtout quand une enseigne doit être montée en hauteur, où il faut alors aussi bien garantir la sécurité du personnel et des passants que la fixation adéquate, qui permette à la construction de résister aux intempéries et autres conditions climatiques difficiles.

Provoquant une émotion immédiate, les néons et autres tubes luminescents sont devenus un matériau de prédilection des artistes – le Casino Luxembourg a déjà dédié deux expositions à ce phénomène (Light Pieces, 2000 et On/Off, 2007), elles furent parmi les plus gros succès publics du Forum d’art contemporain. Sou­vent, l’institution travaille avec Néon Muller, qui s’enorgueillit d’ailleurs de ces collaborations avec des artistes (Paul Kirps, The Plug, Elvire Basten­dorf…) sur son site Internet. « Tra­vailler pour le monde de l’art n’est jamais rentable, avoue Christophe Richard. Mais c’est amusant. Et puis cela nous pousse dans notre technique, à trouver des solutions pour des projets complexes, nous désarçonne un petit peu... » Si un des néons artistiques – comme le célèbre All Art Has Been Contemporary de Maurizio Nannucci, dans l’aquarium du Casino – tombe en panne, la société de Bertrange garantit un service après-vente immédiat, car de proximité, comme pour toutes les enseignes commerciales aussi.

C’est d’ailleurs, selon Christophe Richard, une des caractéristiques de sa société, qui la différencie de la concurrence internationale : le produit de qualité, peut-être un peu plus cher, mais avec une durée de vie garantie, adaptée à la demande, et un service de réparation rapide et de proximité. Mais la concurrence devient plus rude, pour un appel d’offres pour refaire les enseignes d’un pétrolier, cinq entreprises ont postulé – du jamais vu selon Christophe Richard, qui ajoute qu’« il y a actuellement une concurrence folle sur les prix ». Quelques grandes campagnes ont poussé la société jusqu’à ses limites : ainsi, la crise bancaire et les reprises qui ont suivi ont fait qu’il a fallu changer par deux fois toutes les enseignes du réseau d’agences de l’ancienne banque Fortis (puis BGL, puis BGL BNP Paribas...) Ou la loi sur la lutte contre le tabagisme a imposé un changement de toutes les enseignes du réseau des kiosques en K-Kiosk, sans logo d’une marque de tabac – il y en avait plus de 70 à faire en quelques semaines !

Les nouveaux patrons de Néon Muller veulent moderniser l’image de la société traditionnelle. Un nouveau logo et un nouveau site internet cherchent déjà à « rebooster » leur image, comme ils disent, ils veulent davantage valoriser les services moins connus. Par exemple le fait qu’ils produisent aussi des enseignes non lumineuses, des calicots, des adhésifs sur véhicules, des découpes de plexiglas (d’ailleurs l’œuvre de l’artiste française Orlan, à voir dans l’exposition Sk-Interfaces actuellement au Casino aussi, y a été coproduite avec du plexiglas de couleur...).

Puis ils misent sur les technologies d’avenir, comme les LED (Light-Emitting Diode ou diodes électro­luminescentes), consommant moins d’énergie et pouvant être programmées pour des effets de couleurs. La nouvelle génération de ballasts, qui sont désormais montés dans les caissons, doivent permettre une réduction de jusqu’à quarante pour cent de la consommation d’énergie. « Nous allons toujours chercher la meilleure solution, qui corresponde à la demande du client, affirme Christophe Richard. Et nous veillons toujours à ne pas suréclairer les enseignes et à limiter le nombre de lampes ».

josée hansen
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