Cavanna

Bal tragique à Paris : un mort

d'Lëtzebuerger Land du 07.02.2014

Les chiens aboient et Cavanna trépasse. Comme son ami Reiser qui a crevé du cancer à 33 ans en s’écriant : « au moins je ne serai jamais un vieux con », Cavanna a été fauché par la camarde en pleine jeunesse, à 90 ans. « Pire que le pire du pire ? Ça, c’est pas possible, ça ! » Eh bien si, c’est possible, et ces extraits d’une vieille préface de Cavanna servent aujourd’hui de postface et de pied de nez à cette emmerdeuse de mort qui pense bêtement avoir toujours les derniers maux, alors que les immortels, comme Cavanna, Brassens, Desproges, j’en trépasse et des pires, refuseront à tout jamais de reposer en paix dans la froideur du Panthéon et continueront à emmerder les cons, les fachos, les beaufs, les colonels, les curés, les pisse froid, les électeurs de l’ADR et autres banksters.

Je trempe ce soir ma plume dans un verre de Pomerol, le bien nommé Hosanna en hommage à Cavanna qui abhorrait la rime et la frime et jusqu’à son prénom de François qui sentit par trop le pape et le président. Va donc pour Charlie, comme l’hebdo qu’il a fondé et refondé, ce prénom qui fleure bon le saxo alto et le Mont Ventoux des années cinquante.

Cavanna, le rital était le latin lover de la langue française. Il la prenait par devant et par derrière, lui disait des gros mots doux et fous et lui faisait des câlins cochons. Il n’avait besoin que de son encre claire pour la faire jouir et, n’en déplaise à Brassens, la vieille dame avec lui ne « s’emmerdait pas en baisant ». Et là où de doctes savants mirent des gants pour disserter avec elle du crû et du cuit, lui la prenait à bras le corps pour honorer son cul et ses cuisses. Cet ours mal léché lécha ses imparfaits du subjonctif jusqu’à les rendre sexy, désirables et fréquentables. Il enfonça sa plume d’oie dans tous les interstices de son anatomie qu’on appelle grammaire et syntaxe chez cette dame-là, Monsieur. Oh certes, il l’injuriait, la maltraitait, voire la coculfiait, tant la fidélité n’était pas son fort à ce fort des Halles, pornographe, polygraphe et polygame qui, contrairement à un vulgaire et normal Hollande, poussa la délicatesse jusqu’à ne jamais répudier son autre maîtresse, le dessin humoristique. Il est vrai que sur la fin, il abandonna le fusain à ses potes Catherine, Cabu, Reiser, Willem, Wolinski et les autres. Car il était généreux, Cavanna, généreux comme le poil qui ornait sa crinière blanche et souligna ses lèvres de cette fameuse et hénaurme moustache qui contenait tant de poils à gratter la pudibonderie du bourgeois et, comme il aurait ajouté, le cul des nanas.

L’enfant de Nogent-sur-Marne fonda Charlie-Hebdo, un journal à ne pas mettre dans toutes les salles d’attente, votre serviteur en sait quelque chose. Il n’était pas assez bête et méchant pour se faire Hara-Kiri, laissant cette sale besogne aux censeurs de Pompidou. Devant cette force de la nature et de la cul-ture, le Père Kinson lui-même se mit à trembler quand Dieu lui enjoignit d’aller voir si Cavanna y est toujours, trinquant avec ses potes et insultant curés, imams et autres rabbins. Ce jeune mort, j’en suis sûr, est déjà en train de contaminer ciel et enfer de son gigantesque et gargantuesque rire en entendant les censeurs d’hier se faire les encenseurs d’aujourd’hui. Surtout, qu’il ne repose jamais en paix. Amen !

Yvan
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