France

Macron contre l’élargissement

d'Lëtzebuerger Land vom 08.11.2019

Paris a été la cible de critiques virulentes dans les Balkans et au sein des institutions européennes pour avoir mis son veto, le 18 octobre à Bruxelles, à l’ouverture de négociations d’adhésion avec la Macédoine du Nord et l’Albanie. Pour autant, aucun débat n’a eu lieu depuis dans l’Hexagone et Emmanuel Macron a échappé à toute critique interne à ce sujet. 

La France se trouve, il est vrai, en pleine introspection depuis la rentrée de septembre, entre un débat voulu par le président sur l’immigration qui tourne au pugilat sur le voile et la place de l’islam dans la société, et une situation sociale explosive avec une grève générale annoncée pour le 5 décembre contre la réforme des retraites, que le mouvement dit des « gilets jaunes » s’apprête à rejoindre.

Mais la raison principale tient au sujet lui-même, et elle est simple : les Français sont très majoritairement opposés à tout nouvel élargissement, par crainte d’aggravation du dumping social et parce que l’Union européenne connaît déjà un fonctionnement difficile à vingt-huit. C’est notamment pour cela que Paris réclame, avant toute nouvelle décision, une réforme du processus d’adhésion. Pour Emmanuel Macron, il n’est « plus adapté », « trop bureaucratique et automatique », il « ne parle plus aux peuples ».

Cette opposition des Français a été clairement mise en évidence lors du référendum de 2005 sur la Constitution européenne – un an après le grand élargissement à dix pays d’Europe centrale et du sud que Paris n’a accepté qu’à reculons, et avec la question de la Turquie en ligne de mire –, et elle n’a pas changé depuis. En 2019, le principal argument, partagé implicitement par la plupart des familles politiques, reste le refus de faire entrer dans l’UE des travailleurs toujours moins payés, et les Macédoniens comme les Albanais le sont beaucoup moins que les Polonais ou les Tchèques – les Albanais ayant également, pour les droites extrêmes, le désavantage d’être musulmans. 

Une course apparemment sans fin au moins-disant social est en effet à l’œuvre au sein du continent européen. Après l’Europe centrale, ce sont les Balkans qui, depuis les années 2010, proposent une main d’œuvre moins chère encore. Dans le textile par exemple, la jeune marque italienne Calzedonia fabrique en Croatie, en Serbie et en Bulgarie, tandis qu’en Macédoine les ouvertures d’ateliers se multiplient, avec des ouvrières payées 200 euros par mois. Des travailleurs légitimement soucieux de mieux gagner leur vie mais qui contribuent aussi à empêcher les salaires d’Europe centrale de rejoindre ceux de l’ouest du continent : en Pologne ou en Slovaquie, Ukrainiens ou Serbes freinent la hausse des rémunérations dans les usines. Une situation partagée par la Turquie, où beaucoup des plus de trois millions de réfugiés syriens travaillent dans le textile.

C’est donc au contraire, s’il avait accepté de nouvelles négociations d’adhésion, qu’Emmanuel Macron aurait été la cible de critiques en France. Car il s’agit aussi d’une question de respect du vote du 26 mai pour le Parlement européen et de primauté de la démocratie sur la « bulle bruxelloise », alors que la Commission sortante est en fin de mandat. Le président français était échaudé : après avoir été attaqué de toutes parts pour avoir accepté l’accord de libre-échange UE-Mercosur conclu le 28 juin (lire d’Land du 19 juillet), il a dû finalement faire machine arrière. « En l’état, je ne signerai pas le Mercosur », a-t-il déclaré fin août, en accusant le président brésilien Jair Bolsonaro de ne pas avoir respecté sa parole sur l’environnement. 

La France a-t-elle pour autant commis une « erreur historique », comme l’ont déclaré le Premier ministre macédonien, Zoran Zaev, et le président de la Commission, Jean-Claude Juncker ? Si un retour des Balkans à l’instabilité des années 1990 paraît peu probable, car des régimes démocratiques s’y sont enraciné depuis vingt-cinq ans, la région pourrait en revanche connaître des regains d’influence de la Chine ou de la Russie. 

La deuxième raison majeure de la position de Paris tient au fonctionnement interne de l’UE : tant que l’Allemagne continuera à bloquer sur l’approfondissement de la zone euro (comme un réel budget ou des taxes communes, type Gafa), la France jugera risqué de continuer à « diluer » l’Union avant d’en avoir renforcé le cœur, et donc mettra son veto à l’élargissement, qui est surtout une priorité de l’Allemagne.

Cette position peut être critiquée mais n’est pas dénuée de tout fondement réaliste. Après avoir été un farouche partisan du grand élargissement de 2004 sous Tony Blair, le Royaume-Uni a connu l’installation de centaines de milliers de travailleurs polonais sur son territoire, ce qui n’a pas été pour rien dans le vote en faveur du « Brexit ». Question simple : si de nouveaux élargissements entraînaient dans cinq à dix ans un « Frexit », que resterait-il de cette grande UE élargie, sans la France ?

Le Royaume-Uni sur le départ, le « rapport de force » interne à l’UE sur l’élargissement a d’ailleurs évolué, d’autant que les Pays-Bas y sont opposés. Paris a donc moins de préventions vis-à-vis de Berlin, et ce qui était plus ou moins caché il y a une décennie est désormais étalé au grand jour : certaines des grandes priorités de la France et de l’Allemagne ne sont plus les mêmes, et sont même opposées. Ceux qui attribueraient le veto du 18 octobre au style arrogant d’Emmanuel Macron ou à son penchant pour les initiatives personnelles risquent donc de se tromper : la position de la France sur l’élargissement devrait être une constante des années à venir. Quels que soient les présidents.

Emmanuel Defouloy
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