Internet et sphère privée

Opérateurs frileux sur les écoutes téléphoniques

d'Lëtzebuerger Land du 10.12.2009

On se doutait bien que les fournisseurs d’accès à Internet et opérateurs téléphoniques disposent de moyens considérables pour espionner leurs clients. Mais l’étendue de ces moyens reste généralement un mystère jalousement gardé. Est-ce parce que les victimes potentielles de pratiques intrusives de la part des fournisseurs et opérateurs préfèrent se voiler la face et ignorer la menace qu’elles constituent pour leur sphère privée ? En tout cas, l’initiative d’un étudiant américain de l’Université d’Indiana a obligé certaines de ces grandes sociétés à s’expliquer un tant soit peu sur ces possibilités d’espionnage. S’appuyant sur le Freedom of Information Act (FOIA), Christopher Soghoian, blogger fouineur et opiniâtre (http://paranoia.dubfire.net/), a demandé il y a quelques mois à plusieurs agences du Département américain de la justice quels sont les tarifs pratiqués par les opérateurs et fournisseurs pour fournir des informations sur leurs clients à la police ou la justice en cas d’enquête. Avant même que ces agences ne puissent produire ces tarifs, au moins deux de ces sociétés, Yahoo et Verizon, ont pris les devants et dépêché leurs avocats expliquer pourquoi ce serait une mauvaise idée de mettre sur la place publique ces listes de prix. Yahoo a ainsi expliqué dans une lettre d’objection que si elles étaient dévoilées, elles seraient utilisées par Soghoian pour « faire honte » à Yahoo et à d’autres et pour « choquer » leurs clients. Le conseil de Yahoo a fait valoir que leur publication nuirait à sa réputation en matière de protection de la sphère privée et de la sécurité de ses usagers, et qu’elle déboucherait sur un désavantage compétitif.

La société Verizon pour sa part s’est opposée à la publication de ces listes parce qu’à son avis celle-ci risque de faire croire à ses clients que les moyens de surveillance et les dossiers qui résultent de leur utilisation, réservés à la police et à la justice, leur étaient aussi ouverts. Verizon a aussi indiqué craindre qu’au vu de tout ce que les services de police sont capables de faire en matière d’écoutes téléphoniques, ses clients pourraient s’effrayer inutilement. Verizon a indiqué rece-voir chaque année « des dizaines de milliers » de requêtes pour des écoutes téléphoniques. En réalité, à travers sa demande de publication de ces listes de prix, Soghoian essaie d’en savoir un peu plus sur la pratique des écoutes téléphoniques et interceptions de trafic Internet. Son intention, telle qu’il l’explique sur son blog, est de déduire l’ampleur du recours à ces méthodes aux États-Unis de ces tarifs en les croisant avec les montants des factures payées aux opé-rateurs par les différentes agences qui requièrent des relevés d’appels, écoutes téléphoniques et surveillances Internet.

Parmi les tarifs obtenus par Soghoian à travers sa démarche FOIA figurent ceux de Comcast et Cox Communications, qui, contrairement à Yahoo et Verizon, ne se sont pas opposés à la divulgation de leurs tarifs. Cox Communications demande 3 500 dollars pour une mise sous écoute de 30 jours et 2 500 dollars pour toute période additionnelle de 30 jours. La mise à disposition du relevé d’appels d’un client sur 30 jours est facturée 40 dollars aux forces de l’ordre.

La démarche de Soghoian peut paraître quelque peu tordue, elle n’en est pas moins légitime. Les statistiques qu’il produit sur son blog témoignent d’une nette augmentation des écoutes téléphoniques ces dernières années et justifient sa « légère paranoïa », le nom de son blog. Les réactions outrées de Yahoo et Verizon aux requêtes FOIA de Soghoian sont en revanche inquiétantes, et les arguments invoqués pour s’y opposer spécieux.

Jean Lasar
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