La BCE maintient un statu quo uniforme malgré la divergence des économies

Même traitement pour tous

d'Lëtzebuerger Land du 16.06.2017

Le 8 juin, la Banque centrale européenne (BCE) a confirmé qu’elle maintiendrait pendant encore un certain temps sa politique monétaire accommodante. « Le conseil des gouverneurs prévoit que les taux d’intérêt de la BCE resteront à leurs niveaux actuels sur une période prolongée, et bien au-delà de l’horizon fixé pour les achats nets d’actifs », pouvait-on lire dans le communiqué diffusé après la réunion tenue à Tallinn en Estonie.

La décision a un peu surpris car un changement était attendu, à l’image de ce qui se passe aux États-Unis où la Fed a déjà relevé trois fois ses taux depuis fin 2015, dont la dernière au début de cette année. Or le document se borne à éviter de mentionner, comme c’était devenu l’usage, une possible baisse ultérieure des taux. De quoi alimenter l’idée qu’un virage pourrait être pris, mais à une date éloignée, d’où l’irritation manifestée dans certains pays de la zone euro. Si la BCE est restée droite dans ses bottes c’est à cause des prévisions d’inflation.

En effet, les autres indicateurs économiques auraient pu, comme outre-Atlantique, justifier un changement de politique. La croissance économique de la zone euro s’est améliorée au premier trimestre 2017 avec une progression de 0,6 pour cent du PIB des 19 pays, la meilleure depuis deux ans, ce qui représente un rythme annuel de 2,3 pour cent, soit deux fois plus qu’aux États-Unis ! En foi de quoi l’institut monétaire a relevé ses prévisions annuelles de 0,1 point pour l’année en cours (1,9 pour cent) et pour les deux années suivantes (1,8 pour cent pour 2018 et 1,9 pour cent pour 2019). Ce n’est pas encore beaucoup mais la tendance est favorable. Bonnes nouvelles également du côté de l’emploi, avec en avril un taux de chômage de 9,3 pour cent, soit son niveau le plus bas depuis 2009 malgré des doutes sur la fiabilité des chiffres (lire encadré). Il devrait poursuivre sa lente décroissance et passer sous la barre des neuf pour cent dès 2017, avec un an d’avance sur les prévisions.

En revanche la hausse des prix reste inférieure à l’objectif de deux pour cent fixé par la BCE pour revoir ses conditions et les choses ne vont pas en s’améliorant. En mars, la BCE évoquait une hausse annuelle de 1,7 pour cent et le chiffre d’avril (1,9 pour cent en glissement annuel) donnait des gages aux partisans d’un changement prochain de politique. Leurs espoirs ont été douchés en mai avec un rythme annuel tombé à 1,4 pour cent et surtout une inflation sous-jacente (après déduction de l’incidence de l’énergie et de l’alimentation) de 1 pour cent seulement. La BCE a dû revoir à la baisse ses prévisions pour 2017 et 2018, respectivement à 1,5 pour cent et à 1,3 pour cent des taux qui, selon elle, nécessitent « un degré significatif d’accommodation monétaire pour que les pressions sur l’inflation sous-jacente se développent et soutiennent l’inflation publiée à moyen terme ».

Le problème est que les chiffres avancés par la BCE pour justifier ses décisions sont des moyennes établies sur 19 pays aux situations très disparates car la convergence des économies espérée lors de la création de la monnaie unique ne s’est en réalité jamais produite. Il en résulte que si la politique monétaire décidée à Francfort convient à certains pays, elle est totalement inadaptée à d’autres, où elle peut même être considérée comme néfaste.

La faible croissance moyenne de la zone euro cache des différences considérables. Après une année 2016 déjà favorable, plusieurs pays seront au-delà des trois pour cent cette année : c’est le cas du Luxembourg (cinq pour cent selon le Statec, contre quatre pour cent en 2016), de l’Irlande (4,3 pour cent) de la Lettonie (3,4 pour cent), de la Slovaquie et de la Lithuanie (3,1 pour cent chacune). L’Espagne et la Slovénie se hisseront elles aussi à ce niveau de trois pour cent. Plusieurs d’entre eux affichent un chômage encore un peu élevé (7,5 à 9,8 pour cent en Europe de l’est, sept pour cent en Irlande) mais il reste limité aux Pays-Bas (5,3 pour cent) et au Luxembourg (six pour cent) et il est partout en nette baisse depuis 2015. Dans ce groupe la seule exception, de taille, est l’Espagne avec un taux de chômage toujours proche de 18 pour cent dont la résorption est lente.

La France, la Belgique et l’Italie se satisfont d’une poursuite de stimulation monétaire car ces pays sont englués dans une faible croissance même si les chiffres s’améliorent. La prévision pour l’Italie a été relevée à 1 pour cent pour 2017, tandis que la France ne devrait croître que de 1,3 pour cent et la Belgique de 1,6 pour cent. Des progressions insuffisantes pour faire diminuer significativement le chômage, encore proche de huit pour cent en Belgique, de dix pour cent en France et de douze pour cent en Italie. Le Portugal et la Finlande sont dans une situation voisine. L’Allemagne se trouve dans une position intermédiaire avec une croissance plutôt faible (deux pour cent maximum sur l’année 2017 au rythme actuel) mais une situation de quasi plein-emploi (chômage de 3,9 pour cent) pour des raisons qui tiennent beaucoup à la démographie.

Même constat de disparités du côté des prix. De mai 2016 à mai 2017, ils sont restés plutôt sages dans la plupart des pays d’Europe de l’ouest (1,7 pour cent au Luxembourg pour une moyenne de 1,4 pour cent dans la zone euro) mais la hausse annuelle est déjà supérieure à deux pour cent en Espagne et en Autriche et dépasse trois pour cent dans les pays baltes. En avril, l’Allemagne, la Slovénie et la Belgique affichaient aussi des rythmes annuels supérieurs à deux pour cent. Insuffisant tout de même pour infléchir la politique de la BCE.

Néanmoins cette dernière est bien consciente que l’uniformité obligée de sa politique revient à un alignement par le bas, c’est-à-dire sur les pays les plus en difficulté, et pénalise les pays « vertueux » : ainsi les Allemands sont très remontés contre la banque centrale, car ils ne voient plus l’utilité des mesures accommodantes alors que parallèlement la faiblesse des taux créditeurs « ruine les épargnants ». La seule porte de sortie est une « politique de petits pas », avec une remontée très progressive des taux et une diminution des rachats d’actifs. Mais avec la contrainte, que ne connaît pas la Fed, qu’elle ne peut être mise en place qu’au fur et à mesure que des pays de la zone euro rentrent « dans les clous ». Ce qui vaut à Mario Draghi d’être qualifié par le quotidien économique français Les Echos, de « Grand chef Sioux » en référence à l’extrême prudence dont il doit faire preuve pour faire évoluer son dispositif.

Des doutes sur les chiffres du chômage

Selon un document publié par la BCE le 10 mai dernierle chômage en zone euro est plus élevé que ne l’indiquent les statistiques officielles. Ces dernières excluent toutes les personnes ne respectant pas certains critères d’inactivité mais aussi tous les « temps partiels subis ». En prenant en compte ces catégoriesle sous-emploi aurait été d’environ quinze pour cent dans la zone euro au quatrième trimestre 2016 bien au-dessus du taux de chômage officiel de 95 pour cent. Il pourrait même atteindre 18 pour centsoit pratiquement le double du taux officielen intégrant les personnes sous-employéescelles disponibles mais ne recherchant pas un emploi et celles recherchant un emploi mais indisponiblesqui composent la force de travail « supplémentaire potentielle ». Ce haut niveau de chômage expliquerait la faible progression des salaireset par voie de conséquence la hausse très modeste des prix.

L’institut de Francfort n’est pas très optimiste carà part en Allemagne en raison du quasi plein-emploideux évolutions vont continuer à peser sur les salaires. Les réformes du marché du travail souhaitées par la Commission européenne ont favorisé les emplois précairescomme ceux à temps partiel ou sous contrats à durée déterminée. Le nombre de ces postes a augmenté de près de quatre millions dans la zone euro depuis la crise financière alors même que l’emploi total est resté stable. D’autre part la très grande majorité des créations d’emploi s’effectue désormais dans les servicesoù les gains de productivité sont limitésce qui réduit encore davantage les possibilités de hausse des salaires. gc

Georges Canto
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