Aides culinaires de Meubert

Fräschenaen an Hellegebiller

d'Lëtzebuerger Land vom 10.12.2009

Les produits Meubert, ce sont ces petits cartons rayés au look impertinemment rétro, dont la charmante jeune dame, côté face, doit aujour­d’hui être en âge de pouvoir savourer sa retraite. D’un air angélique, elle arrive mine de rien à se mettre en avant jusqu’à l’infini. Un peu comme lorsqu’on se regarde dans des miroirs qui se reflètent. Car dans sa main délicate, elle tient un paquet du magnifique-produit-qui-la-rend-heureuse avec sa propre photo – sur laquelle elle pose avec un nouveau paquet à la main avec son effigie. C’est magique !

Le brun pour la fécule de pommes de terre, le rouge pour le tapioca julienne (avec des légumes déshydratés), le vert pour la semoule de blé, le bleu pour la crème de riz, le violet pour la semoule de riz, le rose pour l’orge perlé, le brun clair pour la chapelure et le jaune pour le tapioca perlé. Le tapioca n’est pas seulement un site qui a pour but de regrouper les utilisateurs québécois francophones présents sur Twitter, mais à la base, c’est de la fécule de racine de manioc utilisée pour les potages. Ces petites perles vitrées ont marqué des générations d’enfants que l’on tentait de faire aimer la soupe en leur racontant qu’ils étaient en train d’engloutir des Fräschenaen, des yeux de grenouilles. Avouez que l’argument est quand même plus séduisant que l’éternel « mange ta soupe aux légumes pleine de bonnes vitamines » !

Au départ, l’emballage était quadratique, sans photo. Ce n’est que dans les années soixante que l’aspect des paquets a été reconfiguré. Une petite révolution à l’époque dont on aimerait en savoir plus, tellement l’apparence de l’objet est devenue culte. Or, dame Meubert – qui a marqué des générations de Luxem­bourgeois comme le bébé des biscottes Brandt ou le garçonnet des chocolats Kinder – demeure introuvable. On raconte qu’avant le grand relaunching des années soixante, une mannequin avait été sélectionnée sur catalogue pour figurer sur les emballages. Une imprimerie bruxelloise devait s’occuper du reste. Or, comme la belle avait manqué à l’appel lors de la prise de vue, on fit poser une beauté inconnue devant l’appareil – c’est celle qui figure toujours sur les paquets. L’imprimerie fit faillite et le propriétaire est décédé dans l’intervalle. Cette histoire, Guy Theis aime bien la raconter. Il avait repris l’entreprise Globex de son père Toni et, en 1997, il cèda les activités de confiserie et d’alimentation en gros à l’entreprise Fixmer-Heintz Van Landewyck à Strassen. Il continua néanmoins à exploiter la gamme Meubert avec son épouse et en septembre 2009, il vendit définitivement la marque à l’entreprise Fixmer.

En 1947, donc quelques années après la guerre, l’entreprise Globex fut créée par une poignée d’associés, dont des commerçants spécialisés dans l’alimentation de Diekirch et Esch-Alzette. Ils ont alors lancé les aides culinaires Meubert – le nom est un condensé de leurs propres prénoms : Michel, Eugène, Albert – qui ont d’abord été produits au Dernier Sol à Bonnevoie et ensuite rue de Hollerich. Au début, l’entreprise fournissait l’armée avec du bouillon dans des conserves au kilo et produisait des flocons d’avoine. Dans les années soixante, Globex a aussi lancé des pâtes qui furent produites par Evilux à Esch. Pour mieux faire vendre le produit, des images saintes avaient été intégrées dans les paquets. Guy Theis se souvient encore des soirées passées avec son grand-père qui les découpait à la main, la clope au bec – 36 par feuille. Elles furent ensuite tamponnées une par une et mises dans les emballages. Elles finirent dans les magnificat le dimanche à la messe. Il y avait même un catalogue spécialement conçu pour les collectionneurs. La production des pâtes Meubert fut abandonnée, lorsque des marques étrangères et meilleur marché s’imposèrent au Luxembourg – dont les entreprises se livrèrent une guerre de marketing féroce. Guy Theis se rappelle que Birkel avait par exemple lancé son produit en distribuant gratuitement des paquets de nouilles de 250 grammes à tous les ménages. Les images saintes perdirent alors leur pouvoir de séduction.

Peu à peu, Globex arrêta de diversifier la marque et se limita aux huit produits encore disponibles aujour­d’hui sur le marché luxembourgeois. D’ailleurs, les usagers du transport ferroviaire se souviennent peut-être encore du panneau rigolo dans la descente des escaliers avec « un monsieur attendait son potage qui venait. Demandez bien la marque Meubert ! »

Après les échecs des différentes tentatives de diversification, l’entreprise se fixa donc sur ses huit valeurs sûres, avec pour principal atout la forte image d’appartenance au Luxembourg. Les consommateurs les considéraient comme des produits du terroir pure souche. Or, à part la chapelure, aucun produit n’était originaire du grand-duché, même le blé luxembourgeois était de qualité trop humide pour produire la semoule de blé Meubert. Pendant toute une époque, la chapelure était faite à base de pains invendus que les boulangers avaient fait sécher dans leurs fours pour les broyer ensuite. Aujourd’hui, c’est devenu un produit d’importation comme tous les autres. Venant d’où ? De l’étranger. Ni Guy Theis, ni Bruno Jacquot, acheteur auprès de l’entreprise Fixmer ne veulent en dire plus, sauf qu’il s’agit de l’Union européenne.

Meubert, les produits du terroir venant de l’étranger, donc. Les Luxem­bourgeois s’y identifient et les produits ne sont vendus nulle part ailleurs sous ces emballages-là. Fixmer voudrait miser sur cette identité traditionnelle, la développer même, pour au­tant qu’il s’agit d’une niche à exploiter. « Faire quelque chose comme les chocolats Nutella par exemple, serait du suicide, » ajoute Bruno Jacquot, qui assure avoir des idées de développement derrière la tête. Cependant, tous les produits Meubert ne sont plus aussi rentables qu’il y a quelques dizaines d’années. Car même s’il s’agit d’emballages culte pour les générations plus jeunes –qui l’utilisent aussi pour faire la promotion de leurs fiestas eighties,– celles-ci n’ont plus forcément besoin des produits qu’ils contiennent. Ils ont changé de mode de vie, la cuisine ou la pâtisserie ne font plus partie intégrante de leur quotidien. Beaucoup n’ont plus l’habitude de manger à la maison, ni de cuisiner le soir, préférant consommer la soupe toute prête plutôt que de se mettre à gratter les carottes et les ajouter aux yeux de grenouilles.

anne heniqui
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