Marché de l’art

La disparition du Docteur Gachet

d'Lëtzebuerger Land du 16.12.2011

Dans sa lettre du 4 juin 1890 à son frère Théo, Vincent Van Gogh a décrit le Docteur Paul-Ferdinand Gachet comme étant « très nerveux et beaucoup bizarre » (sic). Peut-être que les deux portraits du « fanatique » que Van Gogh a peints cette année-là reflètent bien cette ressemblance étrange entre le peintre et son modèle ? On peut faire l’expérience de la fascination que peut exercer une telle œuvre en visitant le musée d’Orsay qui garde et expose la deuxième version du célébrissime Portrait du Dr. Gachet de 1890.

La première version a tout simplement disparu depuis qu’un autre personnage excentrique, l’industriel japonais Ryoei Saito, avait décidé de l’aquérir en 1990 pour la somme de 63 millions d’euros. Saito est décédé six ans plus tard, non sans menacer de disparaître avec son tableau qu’il voulait faire incinérer avec sa propre dépouille. Le portrait du Dr. Gachet n’a finalement pas été détruit, mais depuis 1996, le nouveau propriétaire et le lieu de dépôt sont inconnus. Ainsi, le tableau de Van Gogh n’a plus été exposé en public depuis plus de vingt ans.

Cette thésaurisation est exemplaire pour tout un développement du marché de l’art à partir des années 1960. Une évolution qui se manifeste par une stratégie qui implique d’acheter et de stocker des œuvres peu cotées en attendant une hausse des marchés, n’est pas nouvelle. Des familles de collectionneurs comme les Mugrabi de New York, qui possèdent, entre autres, autour de 800 œuvres d’Andy Warhol, ou les Nahmad de Londres, qui ont accumulé plusieurs milliers d’œuvres d’art actuel, et qui les entreposent, par exemple, au port franc de Genève, ont une influence considérable sur le marché. Depuis 2009, à Genève, l’extraterritorialité à été supprimée, et l’on doit inventorier et déclarer le contenu des réserves. Au port franc de Shanghai par contre, aucune déclaration de ce qui est entreposé sur les 22 500 mètres carrés, situés à proximité de l’aéroport international, n’est requise. Il sera intéressant de voir comment le projet du port franc à Luxembourg va se développer dans ces contextes.

Au Luxembourg, c’est dans le cadre de leur exposition L’art à tout prix que les responsables du Musée de la Villa Vauban ont organisé une table ronde intitulée Coup de cœur ou investissement ? Le collectionneur et le marché de l’art, hier et aujourd’hui. Lors de la conférence à la Villa Vauban, les intervenants, surtout les anciens et actuels collaborateurs de Sotheby’s, Annabelle Birnie et Hubert D’Ursel, étaient d’accord pour affirmer les vœux pieux qu’il faut aimer avant d’acquérir et qu’il faut savoir apprécier une œuvre pour la collectionner. Par contre, l’on sentait une certaine admiration lorsqu’ils ont évoqué le putsch de Damien Hirst, qui avait décidé de faire une vente directe de 218 de ses œuvres. Hirst avait fait le pari de se délester d’une galerie pour devenir lui-même un acteur et décideur du marché secondaire. La famille Nahmad possède quelque 150 œuvres de Hirst et cette vente allait fixer de nouvelles cotes et peut-être de nouveaux standards pour le négoce. L’intervention des Nahmad a relancé les enchères à un moment décisif et Hirst réussit son coup en vendant de l’art pour un total de 210 millions d’euros. La vente eut lieu le jour de l’écroulement de la Banque Lehman Brothers le 15 septembre 2008, et elle n’en fut nullement affectée.

À la Villa Vauban les présentations se sont faites dans une perspective de prédominance des maisons de vente, essentiellement Sotheby’s qui s’était associé à la vente de Hirst en 2008. Le fait que des acteurs discrets puissent carrément faire disparaître des œuvres d’art, parfois dès leur production, était tout simplement hors de portée pour un commentaire de la part des intervenants.

Il est vrai que François Pinault est le seul collectionneur à posséder deux lieux prestigieux transformés en musées privés (Le Palazzo Grassi et la pointe des Doges à Venise), mais sous l’apparence de mécénat (« L’art n’est pas un investissement ») cette stratégie lui permet d’influencer directement l’histoire récente de l’art contemporain. Ce que Pinault décide d’exposer à l’occasion de la biennale d’art de Venise prend une importance grandissante dans une écriture de l’art d’aujourd’hui.

Le port franc à Luxembourg pourrait impliquer que les institutions locales comme le Mudam puissent emprunter des œuvres de ce stock. Mais cela conduirait à une prise d’influence encore grandissante du collectionneur privé sur les possibilités et les orientations des lieux publics. Quant au portrait du Docteur Gachet, il reste introuvable jusqu’à ce jour.

Christian Mosar
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