Cinéma

La loi de la plus forte

d'Lëtzebuerger Land vom 18.01.2019

C’est une petite fille à la peau toute claire, qui vit dans un pavillon avec ses parents. C’est une petite fille qui fait de la danse les mercredis. C’est une petite fille un peu seule, un peu timide. C’est une petite fille qui disparaît avec un ami de ses parents derrière la porte de la salle de bain. C’est une grande fille qui se souvient de cette petite fille, des années plus tard, avec sa psychanalyste. Qui tente de comprendre pourquoi la danse, pourquoi la fureur, pourquoi la drogue. Une certaine idée de la rage anime Odette (Andréa Bescond) et elle compte bien sur la maîtrise de son corps quand les mots font défaut. Mais la psy (Carole Franck) le répète, il faut le dire. La jeune femme revient sur les étapes, les épisodes, les grands moments et les petits détails, ceux qui font l’histoire banale des violences de l’enfance. Il y a les actes de Gilbert (Pierre Deladonchamps) et il y a les mots qui sont autant de maux, ceux de la mère (Karin Viard), toujours plus attentive aux apparences que ce qui se passe à l’intérieur de sa fille, malgré la bienveillance naïve du père (Clovis Cornillac). La route est longue et sinueuse, Odette l’emprunte en dansant en baskets plutôt qu’en pointes, fracassant les souvenirs pour mieux les atteindre enfin.

Les chatouilles, c’est d’abord un seul en scène écrit et joué par Andréa Bescond et mis en scène par Eric Métayer. Triomphe, prolongations, récompense du Molière et adaptation au cinéma, la route est longue et belle mais continue les détours. Les deux créateurs ont pu réaliser eux-mêmes l’histoire de la jeune femme et Odette-Andréa continue de batailler pour en finir avec la prescription dans les affaires de pédophilie. Et malgré quelques maladresses narratives, voici un film d’auteur à la fois populaire et engagé, qui remue dans le fond comme dans la forme. Chronologique en apparence, retraçant le parcours de la chambre d’enfant à la Cour d’assises, le récit s’autorise des flash-backs quand Odette refait le film avec sa psy, replaçant la scène dans son contexte mais avec son regard d’adulte. Les transitions jouent avec l’idée du réalisme transcendé par le fantasme et l’énergie qui se dégage de ces séquences sont la plus grande force du film. Adepte d’une démarche « in yer face » héritée de la naissance du projet sur et pour la scène, la co-réalisatrice ne cache rien de la vulgarité de son avatar pour combler les failles, se remet constamment en question pour pouvoir marcher la tête haute : ici, c’est marche ou crève chaque seconde et le spectateur n’a pas d’autre choix que de suivre la danse. Et on lui en demande d’ailleurs beaucoup, tant les ruptures de rythme et de tons sont nombreuses. Sentir la colère monter lors des huis-clos étouffants entre Odette et son bourreau, où les cinéastes préfèreront toujours l’horreur du hors cadre, comme ce gamin endormi à quelques mètres du champ de bataille. Sentir le débordement impossible à négocier quand la jeune femme demande à être écoutée, quand la petite fille reprend le dessus. Il y a toujours un mot de trop, un geste trop appuyé, mais c’est là que ça touche, parce que ça ne rentre dans aucune case : cette fille-là, cette femme-là, elle est trop vulgaire, trop rentre-dedans et devient trop timide quand il faudrait justement qu’elle se lève. Jusqu’aux dernières scènes, où l’apaisement est total, pour mieux entendre la parole nauséabonde de cet homme en costume sombre sur le banc des accusés.

Présenté dans la section Un certain regard à Cannes l’an dernier, le film compte des nominations dans toutes les catégories des prochains César. Impoli, intime mais universel, Les chatouilles réussit son passage au cinéma, emporté par la force collective d’un casting pertinent et précisément dirigé.

Marylène Andrin-Grotz
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