Disparition

Mort d’un grand mécène

Pierre Brahms par Stina Fisch
Photo: Stina Fisch
d'Lëtzebuerger Land du 08.11.2019

« Au moins, j’aurai été une fois premier de mon école », était son commentaire plein d’humour macabre, quand l’historien Denis Scuto publia, en février 2013, deux listes manuscrites d’enfants juifs du primaire de Luxembourg-ville, établies en 1940 par des inspecteurs luxembourgeois à la demande de la Commission administrative, qui allait les livrer à l’occupant nazi. Le premier nom sur cette liste retrouvée dans un fonds caché des Archives nationales : Pierre Abraham. La famille, des commerçants jadis respectés de la capitale, avait déjà pris la fuite en direction du Brésil, où Pierre, enfant unique, passera une adolescence assez insouciante et en sécurité. Après la guerre, la famille Abraham revient au Luxembourg ; en 1948, le père, Frédéric obtient « pour son enfant mineur (…) l’autorisation de porter le nom de Brahms » (source : Mémorial A). De sa deuxième naissance, celle d’avoir échappé à la Shoah, Pierre Brahms gardera de la gratitude, de l’empathie et une soif insatiable de vivre et d’être pleinement dans son époque (il était toujours parmi les premiers à tester les nouveaux équipements informatiques en tout genre). Il est mort ce mardi à l’âge de 85 ans.

Depuis la nouvelle de sa mort, le tout Luxembourg pleure un homme discret et généreux à la fois, un esprit curieux et un soutien infaillible de générations de créatifs, de projets sociaux et de son parti, le LSAP. Alors que son métier de commerçant passionné dans la capitale l’aurait plutôt destiné au parti libéral, il était de gauche par conviction : parce qu’il voyait notamment dans l’éducation cet ascenseur social auquel plus personne ne semble croire aujourd’hui ; parce qu’il rêvait de cohésion sociale et d’inclusion des plus faibles dans la société ; parce qu’il était résolument progressiste. Il affirma sa judéité sans nécessairement en pratiquer les rites. Grand lecteur de journaux et, à la fin, consommateur de documentaires politiques et sociétaux en streaming, il prôna ouvertement la tolérance envers l’Autre, cette valeur très fin du XXe siècle.

Le commerce, Pierre Brahms l’avait dans le sang : sa famille exploita notamment la chapellerie Méta-Brahms dans la Grand-Rue (immeuble moderniste des années 1930 qu’il était en train de faire rénover dans l’esprit d’origine), et la Maison Moderne, mercerie fondée en 1913 au coin Grand-Rue/côte d’Eich. Dans les années 1960, l’immeuble fut entièrement refait dans un esprit d’époque, avec des murs-rideaux en aluminium – répondant au Monopol d’en face – et Pierre Brahms, grand voyageur, le transforma en une sorte de concept-store avant l’heure dans les années 1980, s’associant déjà aux créatifs les plus inventifs. Pour les jeunes de l’époque, c’était un must d’y acheter son jean coloré – l’éditeur Mike Koedinger fut de ceux-là et nomma sa société éditrice d’après ce magasin, en guise de clin d’œil. Après la fin de Maison Moderne, en 1990, Pierre se réinvestit ailleurs : ce sera rue de Hollerich, où il a déniché un complexe artisanal autour d’une cour intérieure qu’il fera réaménager en hot spot de la vie nocturne par les jeunes architectes Nico Steinmetz et Stefano Moreno, au centre duquel le mythique Marx deviendra le QG de l’intelligentsia de gauche, des artistes, des socialistes en campagne (on se souviendra y avoir vu le tout LSAP autour de Jeannot Krecké forger des plans stratégiques pour des campagnes électorales). Le lieu était tellement couru que le CSV tenta même de repositionner son candidat Jean-Claude Juncker sur le créneau de la jeunesse avec son événement Juncker meets Marx. C’était en mai 2009. Pierre Brahms observa tout cela avec un certain amusement détaché.

Puis il y eut sa troisième vie, celle de retraité hyperactif. À midi, il tenait salon comme au XVIIIe siècle dans ses locaux de la grand-rue, réunissant des tablées improbables qui mettaient en relation des hommes d’affaires et des designers, des informaticiens et des politiques, des artistes et des directeurs, des banquiers et des travailleurs sociaux. Alors qu’il soutenait depuis longtemps, logistiquement et financièrement, artistes, saltimbanques, jeunes qui se cherchaient ou plus vieux qui s’étaient perdus, musées en devenir (notamment le Mudam et Marie-Claude Beaud) et inventeurs en tous genres – à une seule condition : il ne fallait pas que ça se sache, surtout pas de publicité ! –, Pierre devint désormais mécène à plein temps. D’abord à titre personnel, puis en lançant des fondations plus structurées, comme la Fondation Été1, une des premières fondations abritées de la Fondation de Luxembourg, en 2009, ou, plus tard, en 2016, la Fondation Sommer, indépendante (les deux en hommage au patronyme de sa mère Irène Sommer). Leurs missions : distribuer des bourses de soutien à des projets culturels, éducatifs et sociaux, dans un idéal de redistribution. Pierre Brahms roulait en Mini ou prenait le bus plutôt que de s’acheter de grosses berlines ; il habita un studio plutôt qu’une villa avec piscine, et il agissait en mécène désintéressé pour rendre aux autres un peu de la chance qu’il estimait avoir eue. Peu de gens savaient la vie qu’il avait menée, il n’en parla guère, préférant écouter les autres.

1 L’auteure est présidente du comité de gestion de la Fondation Été.

josée hansen
© 2019 d’Lëtzebuerger Land