Vox populi, vox Milka

Quatre minarets et deux drapeaux

d'Lëtzebuerger Land du 17.12.2009

« Quand on parle de l’identité, on l’a déjà perdue, » nous rappela l’autre jour dans Le Monde le grand rabbin de France, et Yvan de se remémorer alors le drame de ce jeune schizophrène qui tua sa mère parce qu’il l’accusa de lui avoir volé sa carte d’identité.

Dans le triangle (oedipien ?) que constituent le peuple, la nation et l’État, plus ce dernier se sent faible et menacé, plus il fait appel au premier. En Suisse on appelle cela « vox populi, vox Milka ». Dans ce petit pays des Alpes où l’église est toujours restée sagement au village, quatre minarets font désormais de l’ombre au Cervin et à la Jungfrau. La votation populaire et populiste a donc décidé de ne plus en rajouter afin que le chant du muezzin ne recouvre plus la mélopée du ranz des vaches.

Ce référendum a au moins eu le mérite de nous rappeler l’existence du vieux mot désuet de votation qui exprime à l’origine le fait de voter dans une communauté religieuse. Le Littré nous apprend que le mot votation désigne encore le système de répartition des voix dans les assemblées d’actionnaires, c’est donc aussi un terme de bourse. Et ce signifiant-là nous fait bien sûr dresser l’oreille et bien autre chose. Car la haine de l’autre a toujours partie liée avec le corps et avec la sexualité. Psychologues et concierges n’ont pas encore fini de nous barber avec la métaphore phallique du minaret, que déjà des politicards en Suisse, en France et ailleurs veulent s’en prendre à la burqua. Voilà bien l’étoffe dont est tissée le discours sur l’identité nationale qui resurgit inévitablement à chaque crise. Quand le pays éternue, la nation s’enrhume et l’État attrappe la grippe. Est-ce un hasard alors qu’au plus fort de la crise financière, enfant naturel de la mondialisation, les autorités sanitaires de l’État paniquent devant le spectre du virus de la grippe A/H1N1 ?

L’identité du pays va de soi, elle se nourrit de son terroir, de ses vins, de ses fromages, de son patois et elle se paie même le luxe d’assimiler les plats et les femmes du voisin. Mais en temps de crise, ce voisin, soudain, se mue en étrange étranger, celui qui vient manger notre pain et qui, tout en voilant ses femmes, vient violer les nôtres. Les vins et les fromages se protègent alors par des appellations contrôlées et le patois se trouve pompeusement érigé en langue. L’affirmation de soi passe par la négation de l’autre.

L’identité menacée veut se retrouver dans des identifications et ces dernières doivent se soutenir dans des projections qui sont autant de béquilles. Le drapeau en est une, et Michel, qui n’est pas Voltaire, l’a bien compris, lui qui aime tellement son pays et ses électeurs qu’il préfère qu’ils en aient deux. Et voilà que le Premier ministre lui-même lui emboîte le pas en déposant son projet de loi qui autorise déormais, à l’intérieur de nos frontières, la tricolore et le lion rouge.

Au moins on ne dira pas, après le camouflet de sa non nomination à la tête du Conseil Européen, qu’il aura mis son drapeau dans la poche. Et l’ennemi Sarkozy, empêtré dans son minable débat sur l’identité nationale, pourra toujours se demander, comme jadis Staline à propos du Vatican : le Luxem­bourg, combien de drapeaux ?

Yvan
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