France

L’écoute ou l’engrenage

d'Lëtzebuerger Land vom 25.01.2019

Il ne faut plus se raconter d’histoire. Mais s’atteler à écrire l’Histoire. Car la France est bien entrée dans une turbulente période de transition, ou plutôt de métamorphose, c’est-à-dire de classique « fièvre hexagonale », comme elle en connaît avec régularité depuis plusieurs siècles. Surgi à la mi-novembre, le mouvement populaire dit des « gilets jaunes », originellement opposé à la hausse des prix des carburants et à la « vie chère », a rapidement porté un message quasi-insurrectionnel anti-Macron, le slogan commun aux manifestations et aux occupations de l’espace public depuis deux mois étant de demander la « démission » du président de la République.

Telle une série télévisée, ce mouvement se perpétue chaque samedi en « actes » et, de l’acte I le 17 novembre à l’acte X le 19 janvier, il été le grand révélateur de bouleversements profonds qui traversent le pays. Par sa nature même d’abord. Hétérogène et apolitique, c’est la première mobilisation nationale entièrement organisée grâce aux outils numériques, de la pétition d’origine contre le prix de l’essence aux appels à défiler lancés sur internet, en passant par les échanges constants par l’écrit, la parole et l’image sur Facebook. Peu structuré au départ, désireux de ne pas déclarer les manifestations ou de ne pas suivre de trajets prédéfinis, et marqué par de nombreuses dégradations, il cherche désormais à gommer ces aspects pour ne pas perdre en crédibilité.

Ce soulèvement devenu permanent a ensuite révélé en pleine lumière la fracture béante entre deux France, celle des cadres des métropoles à l’aise dans la mondialisation néolibérale et celle des classes populaires qui en souffre et crie son « ras-le-bol ». Ou plutôt les fractures : économique, sociale, territoriale, mais aussi culturelle, informationnelle et donc au final politique. Un retour de la lutte des classes qui passe par une défiance profonde à l’égard de deux catégories de la population critiquées pour ne plus remplir le rôle de « médiation » entre le peuple et le pouvoir exécutif qui est en principe le leur : les élus et les médias.

Les agressions contre certains journalistes sont la triste et condamnable expression du fossé qui sépare désormais deux « systèmes d’informations » qui se recoupent peu : d’un côté les médias que l’on pourrait qualifier de « traditionnels », de l’autre de « nouveaux » médias largement liés aux réseaux sociaux, caisse de résonance des critiques populaires. Il ne s’agit donc pas tant d’une crise du journalisme que d’une accélération sous nos yeux de la recomposition du paysage médiatique.

Depuis un mois par exemple, les comptages du nombre de manifestants par le ministère de l’Intérieur et par les « gilets jaunes » sont différents, mais à ce stade les médias traditionnels ne reprennent que le premier. En revanche, concernant les blessés graves dus aux violences policières, l’évidence est restée bloquée pendant un mois et demi aux frontières des médias traditionnels, avant qu’un emballement soudain les amène tous ou presque, en quelques jours, à donner la parole au journaliste indépendant David Dufresne, qui en fait la juste et patiente recension sur Twitter.

L’incompréhension entre deux mondes a été manifeste après le lancement par Emmanuel Macron, le 15 janvier devant 600 maires de Normandie, du « grand débat » national qu’il appelle de ses vœux. Les traditionnels « observateurs » parisiens et éditorialistes de la presse régionale y ont vu un président en reconquête, à la performance physique exceptionnelle, maîtrisant tous les sujets, faisant des ouvertures politiques et usant des mots du peuple pour s’adresser à lui. Le soir-même, les réseaux sociaux bruissaient d’autres réactions : dans une petite ville de province bunkérisée par les forces de l’ordre, où les « gilets jaunes » avaient été tenus à distance par interdiction de manifester, le président avait repris la posture de Jupiter, maintenu l’essentiel de son cap, méprisé ses concitoyens « en difficulté », sans compter l’accusation de faire campagne pour les prochaines élections européennes, en direct à la télévision, aux frais de l’État.

Un autre débat féroce traverse, lui, les médias traditionnels : la France connaît-elle un mouvement majoritairement d’extrême-droite à visée putschiste, ou bien qui défend les valeurs de la devise républicaine contre un pouvoir qui les bafoue ? À l’appui de leur interprétation, les premiers évoquent les membres de l’ultra-droite effectivement présents dans certains cortèges, les quelques slogans racistes et antisémites, ou encore les attaques contre la liberté de la presse. Les autres mettent en avant que ce mouvement est avant tout hétérogène, demandeur d’égalité, de fraternité, de justice fiscale et sociale, et d’une réelle participation des citoyens aux décisions politiques dont leur destin dépend. Dans ce domaine, Mediapart a apporté une des réponses journalistiques les plus abouties1 : en faisant la synthèse d’une trentaine de reportages dans des régions fort diverses du pays, il a notamment mis en évidence la fraternité au cœur du mouvement et l’absence de toute référence aux musulmans… Pour lui, ce sont le mépris de classe, la peur de possédants et la réticence à bousculer ses habitudes politiques ou professionnelles qui poussent à s’aveugler sur l’extrême-droite et à s’empêcher de « faire le pari des gilets jaunes ».

De son côté, le pouvoir exécutif, après une première réponse sur le pouvoir d’achat le 10 décembre, compte désormais sur le « grand débat » qu’il organise de mi-janvier à mi-mars pour tenter de sortir de la crise. Les premières réunions livrent une impression mitigée, certains « gilets jaunes » y participant mais beaucoup non. À ce stade, la grande inconnue est la proposition institutionnelle qui pourrait en sortir (un référendum à choix multiples ?). Mais on peut d’ores et déjà écrire, sans trop risquer de se tromper, que les choix macroniens dans trois domaines vont plus aviver la crise que la résoudre : le mépris langagier, la dérive autoritaire et le cap économico-social.

La première erreur du président est d’avoir tellement « encadré » le grand débat qu’il l’a en partie fermé. Pas de retour à l’impôt sur la fortune, pas de remise en cause des baisses de cotisations aux entreprises… Et parmi les quatre grands thèmes choisis (fiscalité, organisation de l’État, transition écologique, démocratie et citoyenneté) ne figure même pas le pouvoir d’achat ! Exceptée, à la rubrique impôt, une possible baisse de la TVA sur les produits de première nécessité réclamée par les « gilets jaunes ». Déjà bien déporté sur sa droite en 18 mois, le macronisme joue ensuite désormais clairement la carte de la droite bourgeoise qui avait voté François Fillon à la présidentielle. Le projet de loi anti-casseurs, en plusieurs points liberticide, est par exemple issu de ses rangs. Le président peut ainsi engranger une victoire tactique, avec une légère remontée dans les sondages, mais il risque une défaite stratégique, en ressoudant les 70 pour cent de Français des classes moyennes et populaires.

Enfin, en Normandie, Emmanuel Macron a dit vouloir « responsabiliser » les gens « en situation de difficulté » car « il y en a qui déconnent ». À la déconsidération, il a donc ajouté la vulgarité, affirmant ensuite, à propos de ses petits phrases si mal perçues : « Je suis comme ça, je ne changerai pas ». Or c’est bien un changement que réclament les manifestants. Cette absence d’écoute ne risque-t-elle pas de déboucher sur un engrenage, les « gilets jaunes » ne donnant pas eux de signes d’essoufflement ? Et s’il n’y a ni changement de politique ni dissolution de l’Assemblée, par quoi pourrait-il passer ? Une répression autoritaire ? Le putsch d’un commando d’ultra-droite profitant d’un samedi de désordre ? L’incandescence de la situation incite à ne rien écarter.

1 François Bonnet, Mathilde Goanec et Dan Israel, « Gilets jaunes : nos découvertes et nos surprises », Mediapart, 18 janvier 2019

Emmanuel Defouloy
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