Promesses d'ivrogne

André Jung lisait Lisieux : « Des Säufers Seufzer »

d'Lëtzebuerger Land vom 14.01.2010

Il en va des promesses d’ivrogne comme des promesses des hommes politiques, elles n’engagent que ceux qui y croient. Mais justement, l’alcoolique croit à ses promesses toujours réitérées, ou plutôt il croit en sa promesse, avec cette conviction du croyant qui croit aux miracles. Et le miracle s’est produit l’autre soir sur la petite scène intime et intimiste du Kasemattentheater où André Jung lisait le beau texte de Joseph Roth Die Legende vom heiligen Trinker. André était Andreas, le pitoyable poivrot parisien qui dort sous les ponts, et la Seine d’Andreas devint la scène d’André.

Devant un public complice, acquis d’avance mais néanmoins critique et exigeant, qui buvait en connaisseur et en jouisseur ses mots, non pas comme du petit lait, mais comme un grand vin, notre André Jung national s’enivrait des maux de Roth, il se saoûlait littéralement des feuillets du texte qui, une fois lus et bus, tombaient comme des feuilles mortes par terre à moins qu’elles ne roulaient, comme l’ivrogne, sous la table du bistrot.

Quant à l’histoire proprement dite, rappelons qu’André Jung lisait Lisieux, c’est-à-dire la légende, donc le récit saint, du clochard Andreas, « homme d’honneur », qui se voit remettre par un « homme de bien » deux cent francs avec la prière de les offrir à Sainte Thérèse de Lisieux. Consciencieusement, honorablement, il les dépense le plus naturellement du monde en s’achetant une panoplie d’homme de bien, en mangeant bien, en dormant bien, en buvant beaucoup. Il les regagne ensuite en travaillant, les reperd en les « réinvestissant » de la même manière, fait des rencontres miraculeuses et finit par pousser son dernier soupir, quasiment dans les bras de la petite sainte.

Ce conte merveilleux (dans le sens premier et plein du terme) est autant une autobiographie de Roth qu’un pertinent tableau clinique d’une addiction à l’alcool comme disent, un peu pompeusement, les psychiatres d’aujourd’hui. Mais au-delà de la simple description semiologique d’une maladie, le texte de Roth atteint aussi, n’ayons pas peur des mots, à l’universalité de la condition humaine. L’admirable interprétation de Jung qui fut avant tout « menschlich, allzu menschlich » n’y contribua pas peu. Par sa tendresse et son empathie, l’œuvre tient beaucoup plus de la « verstehende Psychologie » de Karl Jaspers que du discours hygiéniste et moralisateur dont on nous abreuve aujourd’hui. L’alcoolique ne doute jamais qu’il paiera sa dette et sa faute (le français ne dispose pas du terme riche et polysémique de « Schuld »), mais en essayant encore et encore, tel Sisyphe, d’y arriver, il se fait, bien malgré lui, le comptable de ses échecs. Le bistrot devient ainsi le bureau, et vice-versa, comme Jung nous le fit comprendre par un malicieux lapsus qu’il nous offrit comme bis, voire comme goutte de rhum dans une tasse de café. Eh oui, bien plus que l’alcool, c’est l’inconscient qui fait trébucher notre langue.

D’un air entendu, l’entourage et les thérapeutes savent bien qu’il faut au moins un miracle pour tirer l’ivrogne d’affaire. Or les miracles, c’est comme les promesses, ils arrivent à ceux qui y croient et nous voilà revenus au début de nos élucubrations. À force de trinquer avec les miracles, l’ivrogne devient, sinon toujours un miraculé, du moins parfois un saint. L’histoire toute récente du Vatican nous montre qu’on peut être béatifié malgré ou plutôt pour des péchés autrement plus graves que la beuverie.

Merci André, et à la tienne !

Yvan
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