Les néonicotinoïdes

Sauver les abeilles

d'Lëtzebuerger Land du 08.02.2013

Sale temps pour les abeilles luxembourgeoises dont le nombre de colonies a diminué de 30 pour cent en l’espace de seulement deux ans. Une délégation d’apiculteurs a tiré la sonnette d’alarme, début janvier, en se rendant à la Chambre des députés pour sensibiliser les élus aux dangers de cette évolution, eu égard au rôle de pollinisateurs essentiels dans la nature que jouent ces insectes, a fortiori pour l’agriculture et plus largement pour toute la chaîne alimentaire. Si le dossier, au niveau national, ne semble pas bouger, des ouvertures se profilent en revanche au niveau européen.

En effet l’Union européenne pourrait interdire pour deux ans l’utilisation de trois pesticides, suspectés par l’Agence européenne de la sécurité des aliments (EFSA) d’accroître la mortalité des abeilles. C’est en tout cas la proposition qu’a faite la Commission le 31 janvier lors d’une réunion du Comité permanent de la chaîne alimen-taire et de la santé animale (CPCASA), mais il reste à voir si elle sera suivie par les États membres.

Sa proposition consiste en une suspension dans l’UE de trois produits du groupe des néonicotinoïdes (la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxam) pour quatre types de cultures attractives pour les abeilles : le maïs, le colza, le tournesol et le coton. Cette interdiction vaudra pour les trois techniques d’utilisation de ces pesticides, à savoir les semences, les granulés et les sprays. Serait aussi prohibée la vente des « semences traitées » avec des produits phytopharmaceutiques contenant ces substances actives. « Ce sont des mesures proportionnées. Nous donnons aux États membres deux ans pour voir si cela fonctionne. Ensuite, nous verrons si nous avons besoin de revoir la législation en Europe », a expliqué le porte-parole du commissaire chargé de la Santé et des Consommateurs Tonio Borg.

Cette suggestion fait suite à un rapport de l’EFSA, que la Commission avait saisie de cette question. Il a été rendu public le 16 janvier et il met en relief la corrélation entre ces trois pesticides couramment utilisés pour la production d’un certain nombre de cultures à travers l’UE et un niveau élevé de risques pour les abeilles. Il fait le point sur plusieurs études qui démontrent des effets conséquents et chroniques sur la survie et le développement des colonies d’abeilles, sur les larves d’abeilles et le comportement des abeilles qui, désorientées par le contact avec ces produits à des doses infimes, ne peuvent plus retrouver leurs ruches et meurent. Les experts de l’EFSA ont par ailleurs identifié des lacunes dans les données récoltées à partir des études de demandes d’autorisation de ces produits et n’ont donc pu se prononcer de manière aussi approfondie sur certains risques. Rappelons qu’en une quinzaine d’années, la mortalité des colonies d’abeilles est passée de cinq à 30 pour cent au sein de l’UE.

La dangerosité de ces trois produits pesticides est d’autant plus élevée qu’ils enrobent la graine avant qu’elle ne soit semée. La substance toxique est ainsi secrétée tout au long du développement de la plante. Et un simple contact d’une abeille avec cette dernière ou avec une poussière de pesticide ou encore avec le liquide exsudé par la plante peut lui être fatal. Ils sont encore utilisés sous forme de granules

Cette question et le contenu du rapport de l’EFSA ont été débattus lors du Conseil Agriculture du 28 janvier, ainsi qu’une note d’information présentée par la délégation néerlandaise, qui demande à la Commission de prendre des mesures au niveau communautaire « lorsque des risques élevés ont été identifiés. ». Les Pays-Bas ont interdit ces pesticides pour traiter les plantes qui attirent les abeilles. La note en question exhorte les États membres à coordonner leur approche de collecte de données afin de combler les lacunes signalées dans le rapport de l’EFSA. La France, la Belgique, la Pologne, la République tchèque, la Slovénie, l’Italie et la Grèce ont soutenu la teneur du rapport. Pour la plupart des pays qui ont déjà introduit des restrictions à l’utilisation des pesticides incriminés. L’Italie et l’Allemagne par exemple, prohibent leur usage seulement pour le maïs, la France pour le colza, seule la Slovénie l’a fait pour toutes les plantes.

En revanche, d’autres pays, dont le Royaume-Uni, l’Espagne, la Hongrie et le Danemark, ont exprimé des réserves, préférant poursuivre les recherches avant de trancher.

Les organisations environnementales ont certes salué la proposition de la Commission, mais elles réclament une action plus radicale. Greenpeace par exemple exhorte l’UE à une « interdiction préventive plus large portant sur l’utilisation des néonicotinoïdes dans les cas où l’EFSA identifié une lacune dans les données cruciales ». « Une interdiction de quelques pesticides dangereux n’est qu’une garantie très limitée ». Un réseau citoyen du mouvement Avaaz, soutenu par plus de deux millions de personnes, avait appelé l’exécutif européen à « résister aux lobbies de vente de pesticides, ainsi qu’au Royaume-Uni et à l’Allemagne, qui sont opposés à une interdiction plus large et définitive de ces produits ».

Sophie Mosca
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