Sonnabend, Gaby: Eine Geburt des Krieges. Das Luxemburger Rote Kreuz

« Vers la paix par l’humanité »

d'Lëtzebuerger Land du 20.03.2015

Disons-le d’entrée en jeu : on ne peut que féliciter la Croix-Rouge luxembourgeoise (CRL) et plus particulièrement Charles Barthel pour l’édition de ce livre jubilaire, qui est bien plus qu’un « catalogue accompagnant l’exposition organisée […] par le Musée d’Histoire de la Ville de Luxembourg » (p.12), à l’occasion du centenaire de la fondation de cette œuvre philanthropique.

« Plus ou moins cent ans ? » – Une interrogation bien étonnante en guise d’introduction de cet ouvrage devant retracer les 100 ans de la Croix-Rouge luxembourgeoise. Contrairement à Gaby Sonnabend1 qui situe la création de la CRL à l’aube de la Première Guerre mondiale, Barthel n’essaie pas de rattacher la création de la CRL à cet épisode spécifique de l’histoire, mais analyse en détail « la question des raisons profondes qui expliquent le long parcours intermittent et sinueux des (au pluriel) sociétés de secours luxembourgeoises avant que l’héritage d’Henry Dunant ne s’enracine chez nous » (p.10). Et c’est cette analyse détaillée qui est le grand mérite du travail de Barthel, un coup d’œil sur les multiples archives et sources consultées en dit assez. Un exploit d’autant plus difficile que les sources sont rudimentaires, vu l’absence d’une véritable tradition et culture archivistiques au Luxembourg.

On parcourt facilement les quelques 300 pages grâce au style littéraire, figuratif et vivant de l’auteur – offrant au grand public un accès aisé à l’histoire de la CRL et de ses protagonistes au sens large du terme. Et bien davantage encore ! L’auteur plonge le lecteur dans l’histoire politique et socio-économique du Luxembourg situé au cœur d’une Europe ravagée par les crises aux XIXe et XXe siècles.

Ces facteurs sont calqués sur trois chapitres, chacun dédié à une époque d’incertitudes et de crises et aux affrontements militaires subséquents. En effet, l’histoire de la CRL est étroitement liée à la consolidation de l’indépendance de ce jeune État qu’est le Luxembourg, à sa volonté de la maintenir et à son désir de trouver sa place dans le concert européen. Par différents hasards, plusieurs personnalités du monde politique procèdent à la création d’une section luxembourgeoise de la Croix-Rouge internationale au moment du déclenchement de la guerre franco-prussienne de 1870/1871. C’est l’appel dramatique – « Des milliers de blessés et pas de médecins – envoyez du secours » – du candidat en médecine Jean-Pierre Nuel qui déclenche la prise de conscience de la nécessité d’une CRL. La section luxembourgeoise va s’illustrer par l’envoi de convois composés de Luxembourgeois, toutes classes sociales confondues au point que les citoyens franco-prussiens s’exclament « Vivent les Luxembourgeois ! Da kommen die Luxemburger » (p.24). Ces mérites, y compris l’énorme élan de solidarité des Luxembourgeois eux-mêmes nécessiteux eu égards à la mauvaise situation économique, ne sont toutefois pas reconnus par les belligérants : le Luxembourg finit « entre l’enclume et le marteau » (p.50) de ses voisins de sorte que cette œuvre charitable s’éteigne à la fin des hostilités et que ce « baptême de feu » (p.14) ne reste pas ancré dans la mémoire collective.

La période de 1871 à la veille de la Première Guerre mondiale se caractérise par de vains efforts en vue d’une régularisation du statut de la section luxembourgeoise au sein du Comité International de la Croix-Rouge.

C’est en 1914, après l’assassinat de l’archiduc autrichien à Sarajevo, que le « Phénix renaît de ses cendres » (p.79). Sur instigation de la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde, les associations de femmes se regroupent afin de créer l’épine dorsale d’une CRL – « De grands et de nombreux devoirs s’imposent à la charité privée pour soulager dans la mesure du possible le sort des blessés et des malades par la distribution de secours, par les soins à donner et les consolations de toutes sortes à apporter à ceux qui souffrent » (p.82). Le 8 août l’acte constitutif de la CRL est signé – d’où le malentendu quant au centième anniversaire de sa création ! Contrairement à l’épisode de 1870/1871 avec l’envoi de convois humanitaires sur les champs de bataille, l’action de la CRL se manifeste notamment par la mise en place de lazarets sur le territoire grand-ducal accueillant aussi bien des soldats français que des militaires allemands. Autre distinction par rapport au XIXe siècle, la solidarité de la population luxembourgeoise n’est que très modeste et limitée à l’apport de quelques grandes familles, notamment le couple Mayrisch. Il n’empêche que la politique se mêle de nouveau de l’humanitaire : les relations de la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde avec l’empereur Guillaume II jouent certes en faveur de la CRL, dorénavant apte à jouer pleinement son rôle, mais en défaveur de la popularité de la Souveraine contrainte d’abdiquer après la guerre.

Aux simples soins médicaux et à l’approvisionnement en vivres s’ajoute en plus un nouveau terrain d’action – la « Division des Informations » (p.117), un service de recherche « sur les destinées de soldats portés disparus ainsi qu’à l’assistance aux prisonniers de guerre » (p.118) – localisé dans les mêmes locaux que le « Service officiel des Renseignements » (p.117) du Gouvernement.

Pendant l’entre-deux-guerres la CRL essaie de se libérer de « l’image fâcheuse d’une société réduite à collecter des sous » (p.136). L’année 1923 marque un tournant important dans la vie de l’association : la loi du 16 août confère la personnalité juridique à l’association appelée, désormais, à « faire tous les actes de la vie civile » (p.133). Sous l’impulsion de la famille Mayrisch, elle diversifie ses activités, notamment, dans le domaine de la puériculture, au niveau de l’hygiène sociale, dans la lutte contre la tuberculose et dans la prévention du cancer.

Face au danger nazi grandissant à partir des années 1930, la CRL voit « la guerre, encore la guerre » (p.207) s’approcher et participe activement aux « mesures à prendre pour protéger la population civile » (p.208). Après l’invasion du 10 mai 1940 et la mise au pas progressive de la vie luxembourgeoise, c’est la « Deutsches Rotes Kreuz » qui prend le devant sur la CRL. Les membres de la CRL – entretemps réfugiés dans l’hexagone – se lancent dans la fondation d’une section en France, nommée la Croix-Rouge luxembourgeoise en France. Dorénavant, la CRL déploie ses activités dans le Sud de la France en faveur de ses compatriotes nécessiteux aussi longtemps que les circonstances le permettent. C’est surtout grâce aux archives privées de Joseph Bech, ainsi que celles de la légation du Luxembourg en France que l’auteur a pu retracer en détail cet épisode impressionnant – mais aussi contesté – de la CRL.

À la fin de la guerre, la CRL entame son « renouveau dans la continuité » (p.257) et consolide sa place dans la société luxembourgeoise en en devenant un pilier important de l’action humanitaire tout en profitant de la conjoncture politico-économique favorable. « Per humanitatem ad pacem – vers la paix par l’humanité » (p.301).

Le volet historique est complété par un article de Jacques Hansen retraçant les activités actuelles de la CRL. L’article de Gaby Sonnabend est consacré à l’exposition Au secours ! La Croix-Rouge au Luxembourg et dans le monde organisée au Musée d’Histoire de la Ville de Luxembourg (voir d’Land du 12 septembre 2014). Avant que les différents mécènes et sponsors témoignent de leur soutien à l’œuvre de la CRL, Pierre Bley évoque les liens existants entre cette dernière et l’Œuvre nationale de secours Grande-Duchesse Charlotte.

Grosso modo, l’ouvrage se fait remarquer par une rigueur scientifique en bonne et due forme, enrichie par la qualité des illustrations et la mise en page, qui fait de ce travail de longue haleine – plus de deux ans de recherche dans des archives à travers l’Europe – un impressionnant témoignage de l’œuvre de la CRL. Un véritable livre de référence pour quiconque s’intéresse à l’histoire politique et socio-économique du Luxembourg, voire de l’Europe Il est toutefois à regretter que cette étude passionnante de la CRL s’arrête en 1960, année au-delà de laquelle il devient difficile de trouver les sources indispensables pour la suite de cette aventure philanthropique.

1 Sonnabend, Gaby : Eine Geburt des Krieges. Das Luxemburger Rote Kreuz ; in: Majerus, Benoît, Roemer, Charles et Thommes, Gianna (dir.), 1914 1918. Guerre(s) au Luxembourg. Krieg(e) in Luxembourg, Capybarabooks, Luxembourg 2014, p. 163-173.
Corinne Schroeder, Gilles Regener
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