La révolution blockchain (5)

Internet of things : accrochez-vous

d'Lëtzebuerger Land vom 25.01.2019

Autrefois, les yeux tournés vers les étoiles, l’homme pouvait traverser les mers et aller d’un endroit à un autre. Aujourd’hui il baisse la tête pour regarder l’application GPS qui lui montre le chemin. Quand on va quelque part sans GPS, on est obligé de faire attention à ce qui nous entoure, de prendre des repères, une petite maison au coin de la rue, un lampadaire, un nid d’hirondelle, l’odeur d’une boulangerie, et si on ne trouve pas l’adresse, on peut demander de l’aide à quelqu’un.

Se déplacer en comptant sur soi-même, c’est entrer en relation avec l’environnement et les autres, se connecter aux formes de vie qui nous entourent. Avec un téléphone mobile, on est toujours connecté, mais pas à l’environnement et aux autres, mais aux lignes colorées qui nous montrent le chemin sur l’écran. L’internet

est malin, c’est une connexion qui nous déconnecte et a un impact sérieux sur notre mémoire. Quand je me déplace seul, je suis obligé de faire attention à ce qui m’entoure, de retenir le chemin, de prendre des repères. Mon cerveau est en alerte et mémorise mon passage dans le monde. Ainsi la mémoire est un moyen de me connecter à moi-même.

Avec le téléphone mobile je n’ai plus besoin de mémoriser quoi que ce soit, il suffit que je regarde le chemin dessiné sur l’écran. Le GPS me déconnecte non seulement de mon environnement, mais aussi de moi-même.

Peu à peu l’internet s’insinue dans ma vie et me prive insidieusement de l’exercice quotidien de ma mémoire. Il est arrivé à la maison avec mon ordinateur, puis il est devenu mobile avec la tablette et le téléphone portable. Et le téléphone portable est à son tour devenu « smart » en me proposant de plus en plus d’applications intelligentes dont l’effet est un affaiblissement de mon intelligence. Certes, ce n’est pas intelligent de se rendre moins intelligent, mais c’est comme ça que ça marche.

Cependant l’internet est loin d’avoir achevé sa conquête de l’homme. Nous allons franchir une autre étape estampillée « Internet of things » (IoT), en français IdO (Internet des objets). L’IdO est la connexion sur internet d’une panoplie d’objets qui font partie de notre vie quotidienne : frigo, cuisinière, prises, grille-pain, chauffage, machine à laver, éclairage… Ces machines qui font notre confort seront dotées d’assez d’intelligence pour s’autogérer via des applications que nous pourrons programmer. Les voitures autonomes ne relèvent plus de la science-fiction, elles existent déjà et sont testées massivement. Si l’internet nous incite à nous déconnecter des autres et de nous-mêmes, il permettra aux objets qui nous entourent de se connecter sur des réseaux de plus en plus sophistiqués.

L’arrivée de la cinquième génération de standards pour la téléphonie mobile, la fameuse 5G, va permettre des débits de communication mobile jusqu’à dix gigabits par seconde. Comparée à ce dont on dispose aujourd’hui, la 5G est une Ferrari comparée à la Dacia Logan. Sa capacité à connecter les objets de notre quotidien rendra ces derniers intelligents. Ils produiront eux aussi des données concernant nos actions, nos décisions, nos façons de vivre, données qui permettront de mieux savoir qui l’on est. Selon plusieurs études d’experts, plus de 150 milliards d’objets devraient se connecter entre eux d’ici 2025. Ils se communiqueront nos données à une vitesse qui nous échappe. L’homme ne sera pas capable de maîtriser une telle quantité de données, ce sont les algorithmes de l’intelligence artificielle qui pourront les gérer en temps réel.

Peu à peu, nous allons transférer une partie de notre vie réelle dans le monde virtuel. La recherche du confort nous a poussé à déléguer une partie de nos tâches aux machines. Il est plus facile de faire un prélèvement automatique sur mon compte pour payer l’électricité que d’aller faire la queue au guichet pour payer ma facture. Il est plus facile de monter dans une voiture qui m’emmène où je veux en conduisant toute seule. Pendant ce temps, je peux rester scotché à mon smartphone. Mais ce transfert du monde réel dans le monde virtuel commence à se faire en sens inverse. Avec l’IdO l’intelligence artificielle stockée dans nos objets permettra au monde virtuel d’entrer dans notre monde réel.

Personne ne peut prévoir l’effet de cette osmose entre le réel et le virtuel. La littérature de science-fiction est une tentative pour imaginer et comprendre ce qui peut nous arriver. À en croire ceux qui travaillent dans ces domaines, les nouvelles ne sont pas très rassurantes. « L’intelligence artificielle me donne une trouille monstre, a déclaré Elon Musk, directeur de produit chez Tesla et SpaceX, dans une de ses nombreuses conférences. Elle est plus dangereuse que la Corée du Nord et les ogives nucléaires. Nous allons vivre notre plus grande crise existentielle. » La bataille est-elle perdue d’avance ? Tant que nos données seront centralisées par des entreprises géantes, comme c’est le cas de Google et de Facebook, le risque de manipulation est sérieux. Et si l’on mettait nos données sur une plateforme ouverte de type blockchain dont nous aurions le contrôle ? Peut-être que l’on pourrait redécouvrir le plaisir d’une simple promenade sans GPS les yeux tournés vers les étoiles.

Mirel Bran
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