Délocalisation de la production de la bière Diekirch

Erreur d’aiguillage

d'Lëtzebuerger Land du 14.01.2010

Les dirigeants de la Brasserie de Luxembourg (BDL) ont commis une succession d’erreurs d’appréciation en annonçant, comme ils l’ont fait jeudi 7 janvier à la délégation du personnel, la fermeture du site de Diekirch. Ils n’avaient certainement pas mesuré l’impact émotionnel que cette décision aurait sur les consommateurs, prêts désormais à boycotter les produits des usines ABInbev et en tout cas peu disposés à se faire servir dans leurs verres de la bière de Diekirch made in Belgium, selon des recettes industrielles qui risquent de galvauder définitivement son goût. Les connaisseurs donnent désormais peu cher de la peau de la Diekirch, qui connaîtra sans nul doute un sort identique à celui de la Mousel, en coma artificiel depuis dix ans, après avoir occupé des positions de leader sur le marché luxembourgeois (lire ci-contre). C’était avant sa fusion avec Diekirch et son déménagement du centre historique de Clausen vers la cité du nord. Les marques ne survivent pas à la fermeture de leur brasserie : c’est une règle dans le secteur.

Ce n’est probablement pas le souci des dirigeants du groupe brassicole ABInbev, pour lesquels Diekirch n’est qu’une marque dans un portefeuille qui en compte une centaine et qu’il convient d’intégrer dans un ensemble comprenant les trois pays du Benelux et la France. Craignant un mouvement de grève du personnel de production de Diekirch à l’annonce de la liquidation du site, ils avaient d’ailleurs prévu le coup. 26 semi-remorques avaient été chargées à raz-bord de palettes de Diekirch et la marchandise stockée dans un dépôt au nord du pays avant l’annonce du janvier. Une partie des palettes a fait un retour à l’expéditeur cette semaine, le personnel s’étant montré sage. « Nous sommes des gens civilisés », faisait d’ailleurs remarquer l’un des ouvriers de l’usine en marge d’une réunion lundi entre le personnel et les syndicats dans la buvette de l’usine.

Dans un one man show qui a duré près d’une heure, Romain Daubenfeld, secrétaire central de l’OGBL, y a balayé les illusions de ceux qui doutaient encore lundi du caractère définitif de la décision de fermeture : « On n’a plus rien à perdre, on va vendre notre peau très cher », a-t-il dit. Le lendemain de la réunion, syndicats et direction ouvraient le bal des négociations en vue d’aboutir à un accord sur le plan social. Les discussions risquent d’être ardues, en dépit des signes d’apaisement que les dirigeants de la brasserie ont lancés cette semaine. Ben Verhaert, son nouveau directeur, a ainsi assuré mardi dans un entretien à La Voix que le sort du personnel était son premier souci : « La priorité de nos préoccupations demeure la situation de nos collaborateurs, le devenir de nos personnels pour lesquels nous entendons prendre toutes nos responsabilités ».

Dans la salle de la buvette lundi, certains croyaient encore aux chances de survie du site et à l’hypothèse d’un repreneur. Un ouvrier insiste et demande au syndicaliste si on pouvait encore sauver la brasserie et les 63 emplois que la fermeture de la production devrait induire à partir de l’automne prochain. « Je ne suis pas Dieu », lui répond Romain Daubenfeld, qui résume d’une phrase la politique chère à l’actionnaire ABInbev : acheter des petites brasseries, les presser comme des citrons pour ensuite les laisser tomber. Diekirch n’a pas échappé à cette logique d’un groupe qui a les yeux braqués sur ses résultats trimestriels, son cash flow et son cours de bourse.

Dans cette logique de « création de valeur » pour les actionnaires, la fermeture d’un site de production aussi marginal en termes de production que celui de Diekirch (qui plus est, travaille à peine à la moitié de ses capacités), est perçu comme un signe positif : la délocalisation de la production de cette bière sur un des sites belges relève de la manière de travailler du géant mondial de la boisson. Le message a été transmis sans aucune ambiguïté à la délégation du personnel jeudi 7 janvier : Il s’agit d’assurer un « futur stable » à la BDL, dont les volumes de production ont chuté de trois pour cent en 2009. « Dans le but de construire un futur à long terme, quelques modèles fondamentaux de notre business et notre façon de travailler devraient être revus », lit-on sur le document qui a été communiqué au personnel.

De cette logique découle le plan d’arrêt de la production à Diekirch, considéré comme un centre de coût, pour son transfert en Belgique et son intégration dans un ensemble géographique comprenant les pays du Benelux et la France : « manière plus flexible et plus efficace de travailler ensemble », selon le point de vue de la direction, qui entend mettre un « focus plus important » sur son activité clé, « vendre de la bière ». « La Brasserie de Luxembourg doit adapter sa manière de travailler afin de se concentrer sur ses activités commerciales. Cette nouvelle organisation devrait permettre de renforcer nos activités en vente et marketing », assurent ses dirigeants dans le document interne.

Sur les 97 salariés que compte actuellement BDL, 73 emplois seront impactés par la réorganisation. Dix postes vacants permettront de réduire les départs à 63 personnes. Conserveraient leurs jobs 23 des 29 salariés du service commercial, ainsi que le monsieur marketing de l’unité luxembourgeoise. Une équipe de choc chargée de revigorer les ventes et remonter le niveau de satisfaction des clients, jugé « très bas » actuellement. « Les contacts et les relations entre la Brasserie de Luxembourg et les clients sont complexes et trop fréquents », jugent ses dirigeants. D’où leurs plans de mettre en place un « point central » à Diekirch, avec une délocalisation en Belgique de certaines fonctions « routinières ».

Le sort de Diekirch, en ne conservant sur place que ses forces commerciales, est donc de devenir un simple bureau de représentation au service d’un portefeuille de marques « similaires ». Les activités de télévente seront également transférées : une partie en Belgique et une autre sous-traitée par le partenaire luxembourgeois qui gérera aussi la distribution ainsi que la logistique. Il n’est pas difficile de voir dans l’entreprise Boissons Heintz le nom de ce partenaire, BDL ayant une participation de dix pour cent dans cette société.

La bière de Diekirch doit donc se glisser dans le moule, au risque de perdre sa spécificité. Les consommateurs seront les juges de ce choix industriel.

Que BDL, champion de la productivité du groupe en Europe de l’ouest, ait rapporté près de cinq millions d’euros de bénéfice net en 2008 et devrait en dégager presque quatre en 2009 ne change rien à la donne. D’ailleurs, les bilans de BDL ne renseignent pas sur la rentabilité des différentes activités au grand-duché où la vente de marques étrangères commen­ce à prendre le dessus sur la production et la consommation de bières made in Luxembourg. Selon les chiffres avancés par BDL, la consommation de bières locales a reculé de près de 17 p.c. depuis 2003, alors que dans le même temps, les importations de marques étrangères ont montré une hausse proche de sept pour cent. Dans le rapport de gestion de l’exercice 2008, le conseil d’administration se félicite d’avoir, grâce à « des plans ambitieux », accru le volume des marques distribuées par l’entreprise de 2,5 p.c. pour le Luxem­bourg. Et alors que le bénéfice net s’affichait à 4,757 millions d’euros, ses dirigeants n’ont pas hésité une seconde à puiser dans les réserves pour distribuer des dividendes de 5 millions d’euros. Idem en 2007 : les dividendes ont été arrondis à six millions d’euros pour un résultat net de 5,683 millions dégagé par la vache à lait luxembourgeoise, dont les volumes de production montraient depuis cinq ans des signaux au rouge de son inadaptation à la réalité économique.

En 2005, le site de Diekirch tournait à 86 p.c. de ses capacités de production. Le taux est descendu à 82 p.c. l’année suivante, 78 en 2007, pour tomber à 64 en 2008, année qui va marquer la fin d’un gros contrat de sous-traitance de la production de trois bières néerlandaises du groupe. Cet arrêt va d’ailleurs chambouler l’organisation du travail à Diekirch. Auparavant, les équipes de la production effectuaient le soutirage des bières Mousel et Diekirch une semaine sur deux, l’autre semaine étant consacrée aux produits néerlandais. La perte du contrat a donc mis au chômage technique le personnel une semaine sur deux : « Les gens étaient affectés dans d’autres services, à l’expédition par exemple », raconte un ouvrier. « Beaucoup de gens aussi ont fait des dépressions et le taux d’absentéisme, habituellement bas, a commencé à grimper », souligne un autre homme. Il est loin le temps où deux équipes devaient se relayer à Diekirch entre six heures du matin et dix heures du soir pour mettre en bouteilles les marques étrangères du portefeuille du groupe. La direction de BDL estime que pour les produits Diekirch et Mousel, l’usine tourne seulement à 40 pour cent de ses capacités.

La liquidation du site de Diekirch est présentée par ses dirigeants comme un défi et une opportunité pour la marque luxembourgeoise. Sacrifier une unité de production est considéré comme une occasion de couper les coûts de production pour dégager de la valeur du point de vue des investisseurs. Le cours de l’action ABInBev a gagné 120 pour cent en 2009, la plus forte progression de l’indice Eurostoxx 50. Le titre est réputé cher dans le contexte actuel. Il valait la semaine dernière 21 fois les bénéfices attendus pour 2009, selon le magazine Trends Tendances. Le potentiel de croissance d’un groupe présenté comme « un énorme générateur de liquidités » est plutôt limité cette année. Les analystes et les investisseurs attendaient donc de la direction qu’elle les surprenne « agréablement », seule justification possible d’une hausse du cours de l’action. La coupe de dix pour cent dans les effectifs et la fermeture de Diekirch devrait sans doute contribuer à entretenir leur libido de dividendes.

Véronique Poujol
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