Opéra

Le donne sono mobile

d'Lëtzebuerger Land du 23.06.2017

L’intrigue amoureuse a régné pendant quelques jours au sein des murs de Neimënster grâce à l’adaptation du grand classique de W.A. Mozart Cosi fan tutte proposée du 16 au 20 juin dans la salle Robert Krieps et réalisée par un groupe de jeunes artistes encadrés par des professionnels à la réputation éprouvée, le tout lors d’un projet de résidence collaborative qui n’aura duré que trois semaines. Un exercice original et exécuté avec brio par des étudiants ou jeunes diplômés plus que prometteurs...a

Cosi fan tutte est la troisième et dernière collaboration entre Mozart et Lorenzo Da Ponte, qui avati déjà écrit pour lui les livrets de Don Giovanni et des Noces de Figaro. Créé en 1790 à Vienne, l’opéra ne sera pourtant joué que cinq fois pour cause de mort impériale et de deuil conséquent, destin relativement funèbre en comparaison de l’atmosphère résolument insouciante et frivole de son action. En effet, tout n’est que faux-semblants, badinage et entourloupe dans cette œuvre majeure articulée autour d’un pari : celui que fait Don Alfonso avec ses deux amis officiers Guglielmo et Ferrando, eux persuadés da la fidélité de leurs compagnes respectives Fiordiligi et Dorabella, le premier convaincu qu’il n’en faudrait que peu pour que ces demoiselles ne changent d’affect... Feignant un départ soudain pour le front de guerre, les deux jeunes hommes s’embarquent dans une farce déguisée qui les fera revenir sous les traits de voyageurs de passage, chacun essayant de séduire la fiancée éplorée de l’autre sous l’œil amusé d’Alfonso et de sa complice servante Despina. Tel un vaudeville chanté, les scènes burlesques et les envolées lyriques se succèdent jusqu’à la faute, aussi inévitable que la révélation de l’escroquerie...

À Luxembourg, en 2017, cette légèreté assumée est toujours bien présente au cœur de cette coproduction de Neimënster avec l’Ensad de Nancy et les Amis de l’Opéra Luxembourg, notamment par le choix d’une version allégée de l’opéra et indubitablement par la jeunesse du casting qui fait souffler une véritable bourrasque de fraîcheur sur ce Cosi fan tutte. Et c’est tout d’abord et avant tout la musique de Mozart qui se voit servie avec élégance, panache et professionnalisme par les musiciens et les chanteurs, préparés et dirigés par le directeur musical Grégory Moulin, qui apprécie tout particulièrement son « intelligence inouïe » et « son langage simple mais extraordinaire », et par Muriel Corradini pour les voix et la langue italienne. Et si les très jeunes musiciens de l’orchestre – certains n’étant pas encore majeurs – n’ont en rien à rougir de leur performance, surtout en face d’un public dissipé, bavard et retardataire, les voix sont particulièrement étonnantes tant dans leur justesse, leur clarté et leur puissance. Une mention toute spéciale est à adresser à la superbe Laura Baudelet, tout récemment lauréate du premier prix de l’Opéra de Toulouse et qui campe une Fiordiligi gracieuse, fougueuse et sachant moduler sa voix avec un naturel épatant, tant la douceur que dans force.

La mise en scène n’est pas en reste, grâce au duo formé par Youness Anzane, issu de la danse contemporaines et qui travaille ici sur son premier opéra, et le prolifique Stéphane Ghislain Roussel, habitué des projets audacieux autour de l’opéra, classique comme contemporain. En choisissant la sobriété et l’aspect ludique de la recherche dramatique dans ce cabinet d’optique amateur reconstitué de bric et de broc, ils permettent de coller à l’action sans pour autant distraire ni l’œil, ni l’oreille du spectateur qui peut apprécier pleinement la musique bondissante de Cosi fan tutte. Les jeux lumineux de mise en scène comme les portraits des amants recréés en ombres sont en l’occurrence très bien pensés et ajoutent leur petite pierre au joli édifice de cette réalisation. Les costumes, prêtés par l’Opéra de Nancy, apportent la dernière touche professionnelle et constituent un atout indéniable pour la mise en scène.

Seule ombre au tableau : les surtitres explicatifs quelque peu infantilisants et diffusés de manière trop aléatoire pour être pédagogiques... Leur version littérale classique aurait probablement été bien plus utile, surtout pour une intrigue relativement simple. Mais cela n’empêche pas de rentrer le jeu d’amour de ces six personnages hauts en couleur avec plaisir dès la première minute, et sans faux-semblant !

Fabien Rodrigues
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