Eric Lux et Gerard Lopez ont mis les deux pieds dans la Formule 1

Le pouvoir est dans l’écurie

d'Lëtzebuerger Land vom 24.12.2009

L’un a couvé de jeunes pousses de la nouvelle économie numérique (dont Skype et SecureWave) et en a tiré une partie de sa fortune, modeste sans doute au regard de celle de son partenaire qui a, lui, hérité de l’entreprise familiale, l’a développée et a imposé dans le secteur de la promotion immobilière au Luxembourg des processus industriels qui permettent encore aujourd’hui au groupe Ikogest/Ikodomos d’afficher des prix de près de trente à quarante pour cent inférieurs à ses concurrents. Ils sont très proches l’un de l’autre et appartiennent l’un comme l’autre à la race des serial entrepreneurs. Ils se sont rencontrés chez Arthur Andersen Luxem­bourg où ils ont fait leurs premières armes. Même si son exposition a été plus modeste − et voulue comme telle – sur ce « gros coup », c’est d’abord et surtout Eric Lux, le promoteur immobilier, qui est derrière la reprise des activités de Formule 1 du constructeur automobile Renault (rachat de 75 pour cent du capital dans un premier temps et une option sur le solde de 25 pour cent) à travers la société d’investissement Genii Capital. Eric Lux en est le PDG et son ami et partenaire Gerard Lopez en préside le conseil d’administration. Ce qui explique l’étalage de son nom dans les journaux au cours des semaines qui ont précédé l’annonce officielle du changement de propriétaire de l’écurie française.

Avides de raccourcis, certains médias n’ont pas hésité à présenter Gerard Lopez comme le patron de Genii, ce qui n’est pas tout à fait vrai. Le communiqué officiel commun de Genii et de Renault a d’ailleurs ­redressé le tir. Fanatique de courses automobiles, Gerard Lopez, plus ­attiré par les paillettes, le côté bling-bling et les projecteurs que le très discret Eric Lux (il a été intégré contre son gré dans le Top 100 des « gens qui comptent » du mensuel Paperjam, alors que tous les chefs d’entreprises se battaient pour y apparaitre), aurait eu l’idée d’investir dans une écurie de F 1.

Les deux Luxembourgeois, au flair des affaires très développé, n’ont pas l’intention de perdre de l’argent dans les bolides. L’idée n’est pas non plus de brasser des millions. Cette acquisition a été dictée par des considérations de stratégie d’affaires et d’opportunisme : les circuits attirent les gens qui ont non seulement l’argent mais aussi le pouvoir. Quel autre lieu idéal existe-t-il pour nouer du business, entretenir et développer son réseau relationnel ? La Formule 1 offre toutes les facilités d’accès à certaines personnes. « La F 1, c’est une ambassade sur roues », explique un proche du dossier. Voilà pourquoi les deux Luxembourgeois ont pris le risque d’y investir une partie de leur fortune.

L’entretien d’une écurie coûte en moyenne 150 millions d’euros par an, et même deux fois plus pour certaines équipes prestigieuses au top de la compétition, comme la scuderia de Ferrari qui devrait « brûler » entre 300 et 400 millions d’euros en 2010. Le team de Virgin Grand Prix affichera l’année prochaine un train de vie plus modeste, avec un budget de 40 à 50 millions d’euros.

Genii ne devrait pas assurer l’intégralité des frais, mais le montant en « cash » que la société va injecter dans l’écurie reste encore « confidentiel » (et pourrait d’ailleurs le rester) : « Nous sommes actuellement en pleine phase de rédaction des contrats et nous ne communiquons pas », a expliqué dans un entretien au Land Julien Nerguisian, le porte parole de Genii Capital.

Eric Lux et Gerard Lopez sont loin d’être des « bleus » dans le secteur de la course automobile et leur plan d’affaires avec la F 1 n’a rien de l’improvisation. Mais ceux qui seraient tentés de faire un lien entre eux et les intentions nées il y a près de deux ans de lancer un Grand prix automobile dans les rues de Luxem­bourg, à l’instar de ce qui se fait à Monaco, se trompent d’adresse. Les promoteurs de ce projet ont déjà rendu le fusil en raison du maigre capital de sympathie que le déferlement de bolides gros consommateurs de CO2 a désormais dans l’opinion publique et du refroidissement des sponsors à financer les courses et les équipes. La F1, ce n’est pas le foot. Une vision que ne partage sans doute pas les nouveaux patrons de l’écurie Renault.

Sur le plan commercial, les deux Luxembourgeois ont les deux pieds dans les sports mécaniques depuis près de deux ans, à travers les sociétés Gravity Sport Manage­ment et Gravity Racing. La spécialité de la première est de repérer, d’appuyer et de gérer les jeunes pilotes prometteurs. La seconde exploite une écurie de voitures GT qui courent notamment les 24 heures de Spa ou les 24 heures de Dubaï. Selon le principe des vases communiquants où rien ne se perd et tout s’emboîte, qui est d’ailleurs le fil rouge de la stratégie d’affaires de Genii Capital, l’une sert les intérêts de l’autre et vice-versa : les jeunes talents du sport automobile ou moto, sponsorisés par Gravity Sport Management, font leurs premiers pas sur les circuits de grand prix au volant des engins de l’écurie Gravity Racing. Ça passe ou ça casse.

Gravity est une entité de Genii et devrait donc profiter à plein régime de l’accord signé avec Renault « pour accélérer son développement ». Gravity étant détenue à un tiers par Promobe Finances de Flavio Becca, on peut légitimement s’interroger sur le rôle de cet autre promoteur immobilier luxem­­bourgeois, avec lequel Eric Lux est d’ailleurs associé sur certains gros projets immobiliers – le centre commercial Auchan à Gasperich notamment – dans le tour de table. Mais Flavio Becca n’est pas dans le coup de la reprise de l’écurie Renault, a fait savoir un de ses proches. Le promoteur jugerait d’ailleurs l’aventure Renault un peu trop ambitieuse, précise-t-on dans son entourage.

Eric Lux détient la majorité du capital de Gravity, notamment à travers son holding Ikodomos. Mais attention aux mélanges des genres, fait-on savoir de source proche de l’intéressé. Les activités liées aux sports mécaniques et le portefeuille de Genii sont totalement déconnectés de la branche immobilière, et en l’occurence d’Ikogest, même si le même homme est derrière les deux et que leurs businness model respectifs s’apparentent.

Gravity s’est déjà forgé une réputation sur les circuits de compétition. La société parraine le jeune et prometteur pilote chinois Ho-Pin Tung, qui a démarré sa carrière à l’âge de quatorze ans dans le karting. La société de gestion des pilotes l’aurait imposé à Renault pour devenir le troisième homme du team de F 1, prétendent les mauvaises langues. Propos malveillant, répond Julien Nerguisian, le porte parole de Genii Capital, qui rappelle que les techniciens de Renault ont jugé le jeune homme comme « un pilote sérieux ». Le fait que Ho-Pin Tung a fait ses premiers essais à bord d’une Renault au début du mois de décembre serait étranger à son appartenance au team des nouveaux patrons de l’écurie au losange, laisse-t-il encore entendre. Ho-Pin Tung pourrait être le premier Chinois de l’histoire à faire partie d’une équipe de Formule 1 et sa proximité avec les nouveaux patrons de Genii Capital, « maison-mère » de Gravity, ne devrait pas nuire à ses ambitions. La présence du pilote chinois pourrait également s’expliquer, selon des informations de presse non vérifiées, par l’origine asiatique des investisseurs disposés à soutenir l’écurie Renault et épauler Genii Capital. La société fait toutefois le silence radio sur ce point. Outre Ho-Pin Tung, Gravity sponsorise huit autres jeunes pilotes (moto et auto), dont un autre gamin âgé de quatorze ans, Luca Grünwald, qui accumule les victoires sur les circuits internationaux au guidon de sa 125 cc.

Avant Renault F 1 Team, Gravity/Genii s’était intéressé, selon la presse spécialisée, à la reprise de l’écurie BMW Sauber, qui a obtenu son inscription aux championnats 2010 après la défection de Toyota en F 1. Information d’ailleurs partiellement confirmée par Genii Capital. Puis l’opportunité de reprendre l’écurie Renault s’est présentée à l’automne. Si le constructeur français a choisi l’offre des Luxem­bourgeois pour en faire ses partenaires stratégiques parmi d’autres repreneurs potentiels, c’est surtout pour la « vision à long terme » qu’ils ont proposé et la « stabilité » que Genii Capital devrait donner aux équipes techniques de l’écurie Renault.

Sous l’angle de vue de Genii, la rentabilité de l’activité de F 1 passe par les synergies entre les différentes sociétés de son portefeuille, notamment dans le domaine des nouvelles technologies. L’objectif, affiché par Eric Lux – qui s’est mis en avant sur l’affaire « Renault », alors qu’habituellement l’homme se place en retrait du terrain médiatique – est évidemment de ramener la marque au losange « au plus haut niveau de la Formule 1 » et de rendre l’activité « performante », ce qu’elle est loin d’être aujourd’hui. Les investisseurs luxembourgeois affichent clairement leur jeu en présentant ce dossier comme « un tremplin exceptionnel pour le développement de nouvelles opportunités d’affaires, à la fois sur les marchés traditionnels et sur les marchés émergents, représentant d’importantes sources de revenus non encore exploitées ».

Les dirigeants de Genii Capital entendent ainsi mettre à contribution les différentes sociétés de leur portefeuille. On ne connaît toutefois pas grand-chose de son contenu, ni de sa valeur, sinon les informations que veulent bien distiller eux-mêmes ses responsables. En l’absence d’un bilan publié sur les activités 2008, vu le caractère assez récent de sa constitution, il faut s’en tenir au CV officiel de la société, active en Amérique du Nord, en Europe et en Asie « dans des secteurs relatifs à la gestion des marques, les technologies émergentes (santé publique, énergie et technologies environnementales), l’hospitalité, les divertissements et le secteur automobile ».

Un portefeuille fort de « douze à trente sociétés », indique prudemment Julien Nerguisian. La société luxembourgeoise de gestion de logiciels pour le secteur financier, SecureIT, en fait partie, tout comme le Domaine du Manoir de Ban, la société qui a racheté la maison de Charlie Chaplin en Suisse, et qui pourrait devenir un musée consacré à l’artiste, à moins, comme le craignent les détracteurs du projet, que cette acquisition ne se transforme en pure « opération immobilière ». Genii était aussi sur le coup de la ­reprise de la marque légendaire Polaroïd, en faillite après que son patron fut impliqué dans une fraude monumentale. La société luxembourgeoise a participé en janvier 2009 aux enchères aux États-Unis, mais n’a pas voulu suivre la surenchère qui s’en est suivie. L’aventure présentait trop de risques financiers, d’autant que le repreneur avait l’obligation d’intégrer les créanciers de l’entreprise dans la nouvelle structure pour redonner du souffle à la marque qui avait inventé le concept des photos instantanées, avant que la technologie numérique ne lamine ses affaires.

Opportunistes dans l’âme, Eric Lux et Gerard Lopez ont le gène de l’argent et de la productivité dans le sang, l’un n’étant visiblement pas compatible sans l’autre. Dans un entretien au mensuel Paper­Jam en 2004, Eric Lux évoquait l’une de ses grandes réalisations immobilières, l’Atrium Business Park à Bertrange, levant ainsi un peu de voile sur les ressorts qui guident son action commerciale. Alors que la zone de Bourmicht rebutait beaucoup d’investisseurs et de locataires ne jurant que par le Kirchberg, ce gigantesque complexe de bureaux a pu attirer quand même des occupants de premier choix (Citibank, Bâloise, etc) grâce à un concept résolument nouveau au Luxembourg : le lieu de travail est aussi un lieu de vie, ce que la plupart des promoteurs, avides de gains immédiats, avaient perdu de vue en coulant le béton au Luxembourg, obligeant des milliers employés à se battre pour arracher à leur patron un emplacement de parking sur leur lieu de travail ou à faire des kilomètres de ronde pour trouver une place le ­matin. Sans parler des incommodités à l’heure du déjeuner, faute de restaurants à proximité des grands complexes administratifs. Le dirigeant d’Ikogest/Ikodomos a pensé à tout, à la place du client. L’Atrium dispose d’une place de parking pour 25 mètres carrés de bureaux, ce qui est un excellent quota par rapport au benchmark luxembourgeois. L’offre de restauration comprendra quatre restaurants avec des cuisines différentes, pour ne pas lasser les employés et surtout améliorer leur productivité : « Ainsi, les employés ne perdent plus de temps et d’énergie à devoir prendre leur voiture pour se restaurer ailleurs », soulignait Eric Lux dans l’entretien. L’Atrium devait également disposer d’un centre de fitness : « Des études ont montré qu’une heure trente de sport par semaine permet de réduire le nombre de jours d’arrêt-maladie de trente pour cent et augmente la productivité des employés de quatre pour cent », racontait encore le patron d’Ikogest au magazine économique.

Reste maintenant à appliquer certaines recettes du succès à la course auto­mobile

Véronique Poujol
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