La révolution blockchain (6)

Le dragon chinois mise sur la blockchain

d'Lëtzebuerger Land du 01.02.2019

Les grands empires connaissent cette réalité : celui qui arrive le premier dans un nouveau territoire prend la part du lion. L’empire romain, l’Angleterre, la France, l’Espagne le savent bien. Plus récemment et grâce à la technologie, ce sont les États-Unis qui nous donnent cette leçon.

Mais il existe une autre leçon : les empires du passé ne sont pas forcément ceux du futur. La Chine s’efforce de réduire l’écart avec les États-Unis et mise sur la blockchain et l’intelligence artificielle pour y parvenir. Le Parti communiste semble avoir appris les leçons de l’histoire et fait tout pour que la Chine soit la première à investir les nouveaux territoires créés par la technologie.

Le gouvernement chinois a l’avantage d’avoir mieux compris de quoi sera fait le futur et s’efforce de concrétiser sa vision, car en Chine on s’exécute avant de discuter. Avec sa façon de dire « je sais quelque chose que vous ne savez pas », le président Xi Jinping laisse penser qu’il a compris les enjeux de la technologie.

« Une nouvelle génération technologique représentée par l’intelligence artificielle, l’information quantique, les communications mobiles, l’Internet des objets et la blockchain est à l’œuvre à travers des applications révolutionnaires », a-t-il déclaré. Et quand Xi Jinping s’exprime ses paroles valent politique d’État. Les autorités chinoises ont décidé d’investir 150 milliards de dollars dans des programmes d’intelligence artificielle d’ici 2030.

Le marché chinois est en pleine expansion et la connexion avec la blockchain et l’intelligence artificielle risque d’en faire un tsunami. Les affaires de FAANG (Facebook, Amazon, Apple, Netflix et Google), la crème de la nouvelle économie américaine, sont estimées à plus de trois mille milliards de dollars. Selon les autorités chinoises la blockchain va générer dix fois plus de revenus, soit trente mille milliards de dollars. Vu de l’Ouest ce chiffre peut paraître excessif, mais vu de Chine, il est possible. Aux États-Unis environ 112 milliards de dollars sont utilisés tous les ans pour les paiements sur le téléphone mobile, en Chine c’est 9 000 milliards de dollars. Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes.

En août 2018 le Parti communiste publiait un livre intitulé Blockchain, un guide pour les officiels, destiné à introduire cette technologie dans les hautes sphères du pouvoir. Il ne s’agit pas d’un livre que les Chinois lisent à leurs heures perdues, mais d’un véritable programme de gouvernement que chaque ministère essaie d’appliquer. Aucun gouvernement occidental n’a mis autant de volonté et de moyens pour comprendre et exploiter les avantages de la blockchain. « Les données sont l’essence qui fait tourner l’intelligence artificielle, et c’est la Chine qui en compte le plus, a déclaré Kai-Fu Lee, le patron de Sinovation Ventures, une des entreprises leaders de l’intelligence artificielle en Chine. Dans ce domaine ceux qui ont le plus grand nombre de données ont un énorme avantage. »

Pendant ce temps en Europe on se demande encore ce que c’est que cette blockchain alors qu’aux États-Unis on se gratte la tête pour savoir comment taxer les revenus issus de cette nouvelle technologie. Le temps est-il venu de s’inspirer de l’acharnement chinois pour la blockchain ? « La Chine a pris une bonne longueur d’avance, mais très peu de gens sont au courant, explique Kai-Fu Lee. Les entrepreneurs chinois savent tout ce qui se passe dans la Sillicon Valley. Mais dans la Sillicon Valley très peu de gens savent ce qui se passe en Chine, seul un petit nombre en a une idée et la majorité l’ignore. »

Le dragon chinois est en train de se réveiller. En 2013 le gouvernement dévoilait son plan pour une nouvelle route de la soie baptisée « La ceinture et la route » (en anglais « One belt, one road »). Il s’agit d’un ensemble de liaisons maritimes et de voies ferroviaires entre la Chine et l’Europe en passant par la Russie qui englobera 68 pays représentant 4,4 milliards d’habitants et 62 pour cent du PIB mondial. Avec la blockchain et l’intelligence artificielle, la Chine est en train de mettre en place une ceinture digitale qui est la version virtuelle de la nouvelle route de la soie. L’enjeu est énorme et ses conséquences se comptent en milliers de milliards de dollars.

Peu à peu la Chine retrouve l’éclat qu’elle a connu aux temps des dynasties impériales et qui a fait sa grandeur au long de l’histoire. Tête de pont de la future révolution technologique, le Parti communiste chinois serait-il la nouvelle dynastie qui fera de la Chine un leader sur la scène internationale ? Avec la blockchain et l’intelligence artificielle ce rêve peut devenir réalité. Finie l’image d’un pays synonyme de « pas cher » et connu pour sa main-d’œuvre bon marché qui imite les technologies occidentales. La Chine semble avoir trouvé un nouveau slogan : « Bye bye imitation, hello innovation ».

Mirel Bran
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