Art contemporain

Tel est regardé qui croyait regarder

d'Lëtzebuerger Land du 15.11.2019

Deborah De Robertis retourne les regards et détourne les mots. En posant en 2014, au Musée d’Orsay, devant le fameux tableau de Courbet, elle en fit une origyne du monde et donna aux femmes et aux modèles des peintres un droit de regard sur ce qui est en fait leur œuvre. On n’est pas loin ici des questions que se pose en lisant l’ouvrier de Brecht qui deviennent chez De Robertis des « Fragen eines posierenden Modells ». On est loin par contre du Moyen-Âge qui fantasmait sur les dents qui hantaient le vagin car ici l’organe se fait œil et caméra qui viennent hanter les voyeurs dont l’artiste fait des voyous. Louise Bourgeois ne disait-elle pas que le regard et l’objet ne font qu’un ? Et Jacques Lacan, qui possédait un temps le fameux tableau, ne faisait-il pas recouvrir la scène de Courbet par un voile peint par Masson qu’il ne dévoila, comme le rideau du théâtre, que devant quelques visiteurs triés sur le volet (clos) ?

La performeuse italo-luxembourgeoise était l’invitée l’autre jour de l’Institut Pierre Werner où elle donnait une fort belle conférence sur son art et sa manière de démasquer le regard que porte le peintre sur son modèle, l’amateur sur le tableau, le pouvoir masculin sur la femme. À chacune de ses performances ou presque, l’artiste se fait embarquer par les forces de l’ordre qui se font ainsi les curateurs de ce qui devient une véritable sexposition. La femme-fontaine vient s’inscrire alors tout naturellement dans une lointaine filiation de la fontaine de Duchamp. Ce qui fit s’inquiéter notre collaborateur et ami Lucien Kayser d’une possible récupération de cet actionnisme. Mais là aussi on pourrait rétorquer avec l’artiste que récupérera bien qui récupérera le dernier. Car De Robertis recycle en quelque sorte ces récupérations qui deviennent partie intégrante de la performance. Voyez donc la photo du photographe qui regarde la policière qui regarde l’artiste grugée en Marianne femenisée qui regarde la République qui la regarde.

Fort logiquement, après s’être attaquée (aux sons de l’Ave Maria de Schubert) à l’origine du monde, De Robertis est allée narguer l’origine de Dieu, à savoir la Vierge Marie, celle justement qui nia son sexe féminin pour engendrer le fils de Dieu. De l’Ave Maria à la grotte de Lourdes, la boucle serait-elle bouclée ? Ce serait mâle connaître l’artiste qui ne semble pas prête à la boucler, et c’est tant mieux. Elle ne courbera jamais, qu’on se le dise, l’échine devant la patte de la Vierge.

Paul Rauchs
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